
Cannes 2026 – Julien Gaspar-Oliveri réalisateur de "La Frappe" : "Je n’ai jamais cessé de questionner les liens entre parents et enfants"
Date de publication : 15/05/2026 - 14:00
Julien Gaspar-Oliveri a déjà réalisé Villeperdue et L'Âge tendre ainsi que la mini-série Arte Ceux qui rougissent, qui a remporté le prix de la meilleure Série à Séries Mania, ainsi qu’une sélection à Cannes Séries. La Frappe, son premier long-métrage est présenté en séance spéciale à la Semaine de la Critique.
Quelques mots sur votre parcours de réalisateur et de scénariste. Un fil rouge relie-t-il vos courts et vos mises en scène ?
Mon parcours de réalisateur commence avec la découverte des films des frères Dardenne, de Ken Loach, Nanni Moretti ou encore Michael Haneke, au début des années 2000. J’avais l’impression de voir des récits proches des miens, une caméra souvent arrachée, qui sculpte l’intime. J’ai commencé à écrire sur la famille et je n’ai jamais cessé de questionner les liens entre parents et enfants. Au théâtre, j’ai écrit et mis en scène cette année une pièce qui prend la parole sur la violence sans la retenir. À l’inverse, dans La Frappe, comme dans toutes mes envies de cinéma, je me suis intéressé au silence et à ses conséquences. Il est question du corps après un traumatisme d’enfance. Ce qu’on ne peut pas dire. La manière dont ça reste en nous. C’est sur ce fil que je fais vivre mes personnages.
Comment décrivez-vous La Frappe en quelques mots ?
C’est un film sur l’impossibilité de ne plus aimer ses parents, même après avoir été détruit par eux.
D’où sont nés ces deux personnages et leur relation au père ?
Je suis lié au sujet. Ça fait partie de mon histoire. J’écris pour remettre de l’ordre, trouver du sens, reprendre le pouvoir. Mais je ne me suis pas arrêté à ça. Je cherche à raconter quelque chose de plus universel. Je suis allé vers la fiction pour éviter l’autobiographie et trouver de la liberté. La documentation m’a permis de quitter un peu mon histoire, de l’observer avec distance. Cela fait des années que je veux aborder la figure du père sans oser véritablement m’y confronter. J’ai pu le faire par le prisme du lien fraternel. Ces rapports me bouleversent, je les aime plus que tout. Cette enfance en commun, c’est ma force. C’est aussi un film sur cet amour-là.
Vous avez écrit le scénario avec Claudia Bottino. Quelles en ont été les principales étapes ?
Nous avions déjà collaboré sur un de mes courts métrages avant d’entamer l’écriture de La Frappe. Claudia fait partie de cette famille de cinéma avec laquelle je grandis. Nous avons les mêmes inspirations. J’ai beaucoup travaillé seul dans un premier temps, en tentant plusieurs versions. Je construisais les personnages, j’étais entré dans une sorte de tunnel d’écriture dont je ne voulais plus sortir. J’en parlais beaucoup à Claudia et elle s’est proposée de m’aider. J’ai accepté immédiatement. Nous nous sommes beaucoup rapprochés en partageant le sujet. Elle m’a fait découvrir la cinéaste argentine Lucrecia Martel et j’ai eu un choc devant La Cienaga. Il y a dans ce film une atmosphère parfois impossible à saisir. C’est ce que je recherchais. Certaines scènes ont peu bougé, la structure était plus ou moins la même, mais Claudia m’a surtout apporté un regard, une manière de raconter l’indicible. Elle m’a donné des clés sur le silence et m'a fait me questionner. Le plus difficile a été de trouver l’équilibre entre les scènes du quotidien et l’exploration du traumatisme. Comment engager un dialogue avec le spectateur. Ne pas tout lui donner. L'inviter à se poser des questions. C'est notre désir. Nous avons traversé toutes les étapes ensemble.
Selon quels critères avez-vous choisi vos acteurs ?
Je pense qu’ils s’imposent à moi. Je ne les choisis pas autrement. Ils arrivent et je ne peux pas faire autrement que de les regarder. Ils disent quelque chose du rôle tout en portant autre chose. Ils doivent me dérouter. Je ne cherche plus tellement un personnage, mais une personne. Quand je vois Diego Murgia pour la première fois, je sens immédiatement qu’il y a quelque chose dans son corps et dans son visage que je ne sais pas expliquer. Il y a une contradiction chez lui. Il n’a pas l’air d’avoir peur et, en même temps, il pourrait tomber. Romane Fringeli m’a foudroyé. J’ai d’abord vu une photo d’elle. Le temps pressait, nous étions à un mois du tournage. Je l’ai rencontrée et j’ai tout de suite senti cette violence et tendresse que je cherchais pour Carla. Elle n’avait jamais tourné, mais je sentais qu’elle avait les épaules du rôle. C’est un rapport au corps, au regard, à la manière de se présenter, d'écouter. Bastien Bouillon est un acteur que je veux filmer depuis longtemps. Au-delà du fait qu’on se connaît depuis des années, j’ai suivi tout son parcours. Nous avions déjà envisagé de travailler ensemble. Bastien est fascinant. Je ne sais pas dire autre chose.
Parlez-nous de votre relation à votre producteur Marc-Benoît Créancier…
Cela fait longtemps que Marc et moi voulions faire un film ensemble. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais j’ai toujours imaginé qu’il produirait mon premier long métrage. J’aime les films qu’il produit, mais aussi sa manière de parler des projets, de regarder, de s’investir. Je n’ai jamais connu ça ailleurs. Sa détermination est immense. Je voulais quelqu’un qui ne reculerait pas devant le sujet. Il ne fallait pas renoncer. Je savais que ce serait complexe de faire exister un film sur le silence et les violences intrafamiliales pour un premier long métrage. Marc m’a toujours poussé à écrire ce que j’étais. Il n’a jamais cherché à faire autre chose de moi. Il savait qu’il y avait une matière à explorer et, d’une certaine manière, il a attendu que je sois prêt à y aller. C’est une chance d’avoir un producteur qui vous pousse au plus près de vous-même sans juger votre récit ni vouloir le faire entrer dans une case. Il crée autour de vous un climat de confiance.
Le travail que j’ai réalisé auparavant avec Mélocoton est précieux. Il m’a permis de me développer et d’apprendre énormément. Je suis très attaché à ces projets. Ils sont aussi importants que ce premier long métrage. Je ne fais pas de différence.
Où et quand s’est déroulé le tournage du film ?
Nous avons tourné au mois d'octobre dernier à Marseille pour les extérieurs, et en région parisienne pour les intérieurs. Le tournage s'est déroulé en 22 jours, dans une forme d'urgence. Il fallait faire ce film. J'ai souhaité des décors très réaliste. La question de l'appartement d'Enzo par exemple se posait. Il fallait que ce soit crédible qu'un jeune homme de dix-neuf ans puisse s'assumer seul. Quand je suis entré dans cet appartement, j'ai senti qu'on était à la frontière de la débrouille et du logement. Je voulais qu'on ressente la fragilité du lieu à l'image. Tourner rapidement demande une exigence de chaque instant. Rien ne peut être laissé aux hasards, il faut que la scène soit là très vite pour arriver à la dépasser. Je pense que ce rythme de tournage à permis de fabriquer les scènes dans une certaine colère. Pas une colère qu'on redistribuerait sur les autres, mais une colère dans l'acte de création. C'était déjà une victoire de faire ce film par rapport à ce qu'on raconte. Tout le monde était conscient de ça, à toutes les étapes.
Avez-vous une méthode de travail spécifique ?
J'aime le contraste au sein d'un même film, je veux pouvoir changer de langage. Sur le plateau je m'autorise à chercher tout le temps. Je ne veux pas d'idée d'un cadre tout de suite. Je veux l'éprouver, le perdre, le retrouver, le reperdre, l'abandonner. Bien sûr il y avait ce désir de caméra électrique qui suit le personnage dans son intériorité. Et il y avait aussi une envie d'être plus net et précis. Notamment dans les scènes dites de trouble entre le père et le fils. Le travail avec Martin Rit, chef opérateur, a été dans ce sens à plein d'endroit. Nous travaillons ensemble depuis longtemps maintenant. Je souhaitais que la lumière parle là où les personnages se taisent. Ma mise en scène réside dans les accidents. Je ne maquille pas mes interprètes parce que c'est une matière que j'aime voir sans filtre. J'essaie de faire en sorte qu'on ne démarre pas les scènes par le mot action. Je veux repousser les limites d'un tournage, parce qu'un acteur ressent tout. Je veux lui laisser l'espace libre, je n'ai pas envie qu'il fasse ce que j'attends de lui. Je n'attends rien de lui que son rapport à la situation. Je ne veux faire de psychologique avec eux, même si nous avons eu des rendez-vous de travail individuel pour leur parler de leur trajectoire à chacun. Il n'y a pas de répétition des scènes ou très peu. Je souhaite que tout le monde travaille ensemble au même moment, je privilégie sans doute le plan séquence pour ça. Je n'ai pas de méthode spécifique. Je sais que je n'inventerais rien. Je suis toujours heureux d'être sur un plateau. Le montage c'est un autre combat, Baptiste Petit-Gats travaille sur mes films depuis 10 ans. Il vient questionner mes choix, il me fait douter comme il faut et me donne accès à la réalité de ce qu'on a fait. Le but est de réinventer.
Des difficultés particulières pendant le tournage ?
Des difficultés il y en a toujours. On tourne un film. C'est un pari. Je pars du principe qu'il y aura d'abord des problèmes et ensuite, peut-être, des choses qui iront bien. J'aime cette adversité. Dans les derniers jours de tournage, nous avons eu un soucis de chaudière pour une séquence de douche ou deux personnages passent sous l'eau et doivent y rester un moment. Cela faisait plusieurs jours que nous ne trouvions pas de solution à cause de complications liées au syndic de l'immeuble... Quand il a fallu tourner, nous avions organisé tout un système pour permettre un peu d'eau chaude pendant la prise, mais on savait très bien que la plus grande partie de la scène se passerait dans l'eau froide et avions prévu de tout tourner d'un coup pour éviter de refaire des prises dans ces conditions. Une minute avant de lancer le moteur, un homme sonne à la porte et dit avoir été appelé pour réparer la chaudière. Nous avons suspendu le tournage, en moins de cinq minutes l'eau chaude est arrivée. L'équipe entière a poussé un cri de joie. C'est à l'image de cette équipe : ensemble.
Quand le film a-t-il été achevé ?
Il a été terminé quelques jours avant l'annonce de sa sélection à Cannes.
Qu'attendez-vous de cette sélection en séance spéciale de la Semaine de la Critique ?
D'abord c'est un cadeau de faire partie de cette sélection. J'ai mis quelques jours à y croire vraiment. C'est une place à laquelle je n'osais pas vraiment penser parce que je sais que les places sont chères. C'est magnifique pour tout le travail qui a été effectué, de l'écriture à la diffusion. C'est fort. C'est aussi plein d'espoir. Ava Cahen et son équipe poursuivent le trait qui a été engagé par Ad Vitam, Charades, et tous les autres partenaires qui sont au générique du film. On ne s'engage pas sur un projet qui raconte un silence par hasard. Il faut avoir la force de le faire et la croyance aussi. Cannes vient récompenser tout ça à la fois. C'est une mise en lumière particulière. Cannes ne peut pas être autre chose qu'un bon cadre pour moi. C'est aussi ma ville de naissance et où vit ma famille. Le cinéma permet parfois de transformer des choses très profondes.
Mon parcours de réalisateur commence avec la découverte des films des frères Dardenne, de Ken Loach, Nanni Moretti ou encore Michael Haneke, au début des années 2000. J’avais l’impression de voir des récits proches des miens, une caméra souvent arrachée, qui sculpte l’intime. J’ai commencé à écrire sur la famille et je n’ai jamais cessé de questionner les liens entre parents et enfants. Au théâtre, j’ai écrit et mis en scène cette année une pièce qui prend la parole sur la violence sans la retenir. À l’inverse, dans La Frappe, comme dans toutes mes envies de cinéma, je me suis intéressé au silence et à ses conséquences. Il est question du corps après un traumatisme d’enfance. Ce qu’on ne peut pas dire. La manière dont ça reste en nous. C’est sur ce fil que je fais vivre mes personnages.
Comment décrivez-vous La Frappe en quelques mots ?
C’est un film sur l’impossibilité de ne plus aimer ses parents, même après avoir été détruit par eux.
D’où sont nés ces deux personnages et leur relation au père ?
Je suis lié au sujet. Ça fait partie de mon histoire. J’écris pour remettre de l’ordre, trouver du sens, reprendre le pouvoir. Mais je ne me suis pas arrêté à ça. Je cherche à raconter quelque chose de plus universel. Je suis allé vers la fiction pour éviter l’autobiographie et trouver de la liberté. La documentation m’a permis de quitter un peu mon histoire, de l’observer avec distance. Cela fait des années que je veux aborder la figure du père sans oser véritablement m’y confronter. J’ai pu le faire par le prisme du lien fraternel. Ces rapports me bouleversent, je les aime plus que tout. Cette enfance en commun, c’est ma force. C’est aussi un film sur cet amour-là.
Vous avez écrit le scénario avec Claudia Bottino. Quelles en ont été les principales étapes ?
Nous avions déjà collaboré sur un de mes courts métrages avant d’entamer l’écriture de La Frappe. Claudia fait partie de cette famille de cinéma avec laquelle je grandis. Nous avons les mêmes inspirations. J’ai beaucoup travaillé seul dans un premier temps, en tentant plusieurs versions. Je construisais les personnages, j’étais entré dans une sorte de tunnel d’écriture dont je ne voulais plus sortir. J’en parlais beaucoup à Claudia et elle s’est proposée de m’aider. J’ai accepté immédiatement. Nous nous sommes beaucoup rapprochés en partageant le sujet. Elle m’a fait découvrir la cinéaste argentine Lucrecia Martel et j’ai eu un choc devant La Cienaga. Il y a dans ce film une atmosphère parfois impossible à saisir. C’est ce que je recherchais. Certaines scènes ont peu bougé, la structure était plus ou moins la même, mais Claudia m’a surtout apporté un regard, une manière de raconter l’indicible. Elle m’a donné des clés sur le silence et m'a fait me questionner. Le plus difficile a été de trouver l’équilibre entre les scènes du quotidien et l’exploration du traumatisme. Comment engager un dialogue avec le spectateur. Ne pas tout lui donner. L'inviter à se poser des questions. C'est notre désir. Nous avons traversé toutes les étapes ensemble.
Selon quels critères avez-vous choisi vos acteurs ?
Je pense qu’ils s’imposent à moi. Je ne les choisis pas autrement. Ils arrivent et je ne peux pas faire autrement que de les regarder. Ils disent quelque chose du rôle tout en portant autre chose. Ils doivent me dérouter. Je ne cherche plus tellement un personnage, mais une personne. Quand je vois Diego Murgia pour la première fois, je sens immédiatement qu’il y a quelque chose dans son corps et dans son visage que je ne sais pas expliquer. Il y a une contradiction chez lui. Il n’a pas l’air d’avoir peur et, en même temps, il pourrait tomber. Romane Fringeli m’a foudroyé. J’ai d’abord vu une photo d’elle. Le temps pressait, nous étions à un mois du tournage. Je l’ai rencontrée et j’ai tout de suite senti cette violence et tendresse que je cherchais pour Carla. Elle n’avait jamais tourné, mais je sentais qu’elle avait les épaules du rôle. C’est un rapport au corps, au regard, à la manière de se présenter, d'écouter. Bastien Bouillon est un acteur que je veux filmer depuis longtemps. Au-delà du fait qu’on se connaît depuis des années, j’ai suivi tout son parcours. Nous avions déjà envisagé de travailler ensemble. Bastien est fascinant. Je ne sais pas dire autre chose.
Parlez-nous de votre relation à votre producteur Marc-Benoît Créancier…
Cela fait longtemps que Marc et moi voulions faire un film ensemble. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais j’ai toujours imaginé qu’il produirait mon premier long métrage. J’aime les films qu’il produit, mais aussi sa manière de parler des projets, de regarder, de s’investir. Je n’ai jamais connu ça ailleurs. Sa détermination est immense. Je voulais quelqu’un qui ne reculerait pas devant le sujet. Il ne fallait pas renoncer. Je savais que ce serait complexe de faire exister un film sur le silence et les violences intrafamiliales pour un premier long métrage. Marc m’a toujours poussé à écrire ce que j’étais. Il n’a jamais cherché à faire autre chose de moi. Il savait qu’il y avait une matière à explorer et, d’une certaine manière, il a attendu que je sois prêt à y aller. C’est une chance d’avoir un producteur qui vous pousse au plus près de vous-même sans juger votre récit ni vouloir le faire entrer dans une case. Il crée autour de vous un climat de confiance.
Le travail que j’ai réalisé auparavant avec Mélocoton est précieux. Il m’a permis de me développer et d’apprendre énormément. Je suis très attaché à ces projets. Ils sont aussi importants que ce premier long métrage. Je ne fais pas de différence.
Où et quand s’est déroulé le tournage du film ?
Nous avons tourné au mois d'octobre dernier à Marseille pour les extérieurs, et en région parisienne pour les intérieurs. Le tournage s'est déroulé en 22 jours, dans une forme d'urgence. Il fallait faire ce film. J'ai souhaité des décors très réaliste. La question de l'appartement d'Enzo par exemple se posait. Il fallait que ce soit crédible qu'un jeune homme de dix-neuf ans puisse s'assumer seul. Quand je suis entré dans cet appartement, j'ai senti qu'on était à la frontière de la débrouille et du logement. Je voulais qu'on ressente la fragilité du lieu à l'image. Tourner rapidement demande une exigence de chaque instant. Rien ne peut être laissé aux hasards, il faut que la scène soit là très vite pour arriver à la dépasser. Je pense que ce rythme de tournage à permis de fabriquer les scènes dans une certaine colère. Pas une colère qu'on redistribuerait sur les autres, mais une colère dans l'acte de création. C'était déjà une victoire de faire ce film par rapport à ce qu'on raconte. Tout le monde était conscient de ça, à toutes les étapes.
Avez-vous une méthode de travail spécifique ?
J'aime le contraste au sein d'un même film, je veux pouvoir changer de langage. Sur le plateau je m'autorise à chercher tout le temps. Je ne veux pas d'idée d'un cadre tout de suite. Je veux l'éprouver, le perdre, le retrouver, le reperdre, l'abandonner. Bien sûr il y avait ce désir de caméra électrique qui suit le personnage dans son intériorité. Et il y avait aussi une envie d'être plus net et précis. Notamment dans les scènes dites de trouble entre le père et le fils. Le travail avec Martin Rit, chef opérateur, a été dans ce sens à plein d'endroit. Nous travaillons ensemble depuis longtemps maintenant. Je souhaitais que la lumière parle là où les personnages se taisent. Ma mise en scène réside dans les accidents. Je ne maquille pas mes interprètes parce que c'est une matière que j'aime voir sans filtre. J'essaie de faire en sorte qu'on ne démarre pas les scènes par le mot action. Je veux repousser les limites d'un tournage, parce qu'un acteur ressent tout. Je veux lui laisser l'espace libre, je n'ai pas envie qu'il fasse ce que j'attends de lui. Je n'attends rien de lui que son rapport à la situation. Je ne veux faire de psychologique avec eux, même si nous avons eu des rendez-vous de travail individuel pour leur parler de leur trajectoire à chacun. Il n'y a pas de répétition des scènes ou très peu. Je souhaite que tout le monde travaille ensemble au même moment, je privilégie sans doute le plan séquence pour ça. Je n'ai pas de méthode spécifique. Je sais que je n'inventerais rien. Je suis toujours heureux d'être sur un plateau. Le montage c'est un autre combat, Baptiste Petit-Gats travaille sur mes films depuis 10 ans. Il vient questionner mes choix, il me fait douter comme il faut et me donne accès à la réalité de ce qu'on a fait. Le but est de réinventer.
Des difficultés particulières pendant le tournage ?
Des difficultés il y en a toujours. On tourne un film. C'est un pari. Je pars du principe qu'il y aura d'abord des problèmes et ensuite, peut-être, des choses qui iront bien. J'aime cette adversité. Dans les derniers jours de tournage, nous avons eu un soucis de chaudière pour une séquence de douche ou deux personnages passent sous l'eau et doivent y rester un moment. Cela faisait plusieurs jours que nous ne trouvions pas de solution à cause de complications liées au syndic de l'immeuble... Quand il a fallu tourner, nous avions organisé tout un système pour permettre un peu d'eau chaude pendant la prise, mais on savait très bien que la plus grande partie de la scène se passerait dans l'eau froide et avions prévu de tout tourner d'un coup pour éviter de refaire des prises dans ces conditions. Une minute avant de lancer le moteur, un homme sonne à la porte et dit avoir été appelé pour réparer la chaudière. Nous avons suspendu le tournage, en moins de cinq minutes l'eau chaude est arrivée. L'équipe entière a poussé un cri de joie. C'est à l'image de cette équipe : ensemble.
Quand le film a-t-il été achevé ?
Il a été terminé quelques jours avant l'annonce de sa sélection à Cannes.
Qu'attendez-vous de cette sélection en séance spéciale de la Semaine de la Critique ?
D'abord c'est un cadeau de faire partie de cette sélection. J'ai mis quelques jours à y croire vraiment. C'est une place à laquelle je n'osais pas vraiment penser parce que je sais que les places sont chères. C'est magnifique pour tout le travail qui a été effectué, de l'écriture à la diffusion. C'est fort. C'est aussi plein d'espoir. Ava Cahen et son équipe poursuivent le trait qui a été engagé par Ad Vitam, Charades, et tous les autres partenaires qui sont au générique du film. On ne s'engage pas sur un projet qui raconte un silence par hasard. Il faut avoir la force de le faire et la croyance aussi. Cannes vient récompenser tout ça à la fois. C'est une mise en lumière particulière. Cannes ne peut pas être autre chose qu'un bon cadre pour moi. C'est aussi ma ville de naissance et où vit ma famille. Le cinéma permet parfois de transformer des choses très profondes.
Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo : DR
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