Cinéma

Cannes 2026 – Dominga Sotomayor réalisatrice de "La chienne" : "Je me suis permis de créer une fiction autour d’une femme que je ne connaissais pas et d’une île que je ne connaissais pas"

Date de publication : 19/05/2026 - 16:22

Cinéaste et artiste visuelle chilienne, Dominga Sotomayor a présenté son travail photographique et vidéo dans de nombreuses institutions internationales, parmi lesquelles le Tate Modern et la Biennale d’art de Venise. En 2020, elle coréalise Correspondencia avec Carla Simón et est sélectionnée au Festival de Cannes avec Sin título, segment du film collectif The Year of the Everlasting Storm. La chienne est présenté dans le cadre de la Quinzaine des Cinéastes.

Comment présentez-vous La Perra en quelques mots ?
Une femme qui vit sur une île au sud du Chili, où elle récolte des algues, recueille une petite chienne égarée.

Y a-t-il un lien avec vos films précédents ?
Dans mes films, en général, il n’y a pas de grandes scènes ; dans la vie non plus, cette grande scène n’arrive jamais, c’est une somme de bribes, dont certaines restent gravées dans notre mémoire et d’autres s’effacent. Ce quotidien s’est imposé spontanément dans mon travail, car je travaille toujours à partir de ce que j’ai observé et de ce qui m’est proche. C’est dans les espaces intermédiaires et les transitions, dans ces moments apparemment insignifiants de la vie quotidienne, que je vois la possibilité de documenter des émotions.
Dans mes films précédents, ce sentiment ou cette illusion de propriété que nous créons avec les lieux, les personnes ou les animaux m’a également beaucoup intéressée. J’observe toujours des personnages en transition, d’un âge à un autre, d’un état à un autre. Ici, je pense que Silvia passe aussi d’un état où elle se sent étouffée, sous l’eau, à celui où elle voit l’horizon. C’est un personnage qui ne s’autorise pas à ressentir, mais l’arrivée de la chienne rouvre cette possibilité et aussi ce risque de souffrir à nouveau.
Dans mon œuvre, le paysage n’est jamais un simple décor ; il fonctionne comme un système horizontal, une force comparable à celle des personnages eux-mêmes. Dans La chienne, le terrain dramatique devient protagoniste, austère, indifférent et incontrôlable, reflétant et amplifiant le combat intérieur de la femme. Bien que La Chienne comporte certains éléments de mes travaux précédents, je pense qu’il est différent. Ici, il n’y a pas d’expériences personnelles transposées ni de fiction naissant des espaces vides de la mémoire. Dans ce film, je me suis permis de créer une fiction autour d’une femme que je ne connaissais pas et d’une île que je ne connaissais pas. J’ai été attirée par la liberté de faire ce que je voulais, car je n’allais trahir personne ni aucun souvenir. Cela m’a permis d’aller plus loin dans l’obscurité. C’est un film plus cru.

Le scénario a été écrit par Inès Bortagaray, d’après le roman de Pilar Quintana, La Perra. Comment avez-vous découvert ce scénario et qu’est-ce qui vous a incitée à le réaliser ?
Un chien est à la fois familier et étranger, et c’est ce qui m’a attirée comme point de départ. Le roman m’a beaucoup impressionnée et m’a donné envie de travailler dessus, sur la relation de l’héroïne avec le paysage, le lien entre l’héroïne et la chienne. Je voulais dépeindre, de manière intime et sans concession, la relation entre une femme et un chien dans un paysage oppressant qui les unit. J’étais animée par l’idée de m’aventurer sur une île inconnue, par la force brute de ce terrain et par la compréhension de la solitude de cette femme : en pleurant une maternité qui n’a jamais vu le jour, elle tente d’apprivoiser ce qui ne peut l’être.
Je m’intéresse beaucoup aux adaptations ces derniers temps ; je ne crois pas vraiment à l’idée de transposer un roman au cinéma, mais plutôt qu’il s’agit d’adopter, de transformer, de trouver quelque chose de nouveau à partir de ce riche matériau existant. J’ai eu un lien fort et intuitif avec l’histoire sans savoir encore où elle allait nous mener.
Nous avons travaillé avec Inès Bortagaray sur l’adaptation, en restant très proches du roman original, qui est un matériau très particulier : il est fait de quelques fils, mais intenses. Nous souhaitions surtout mettre en avant ces noyaux les plus vivants, ceux qui concernaient la relation de Silvia avec la chienne et un déchirement survenu dans le passé. Le tout avec le paysage comme grand protagoniste.
D’autre part, Inès s’est chargée de l’écriture du scénario, de donner une structure narrative au matériau. En ce sens, plutôt que de "traduire" le roman au cinéma, nous avons voulu nous approprier son atmosphère et voir comment cela pouvait se transformer en film. Parfois, s’éloigner d’un texte est nécessaire pour lui être plus fidèle dans un sens plus profond.
Et une fois sur le tournage, il y a eu une grande ouverture à ce qui n’était pas entièrement scénarisé : même s’il y avait un scénario, le tournage était un espace où les scènes pouvaient se déplacer ou prendre une tournure inattendue. Cette tension entre structure et liberté a été au cœur du film.

Avez-vous travaillé avec vos producteurs habituels ? 
J'attends d'un producteur qu'il soit un partenaire tout au long du processus, quelqu'un en qui j'ai confiance, et surtout un passionné de cinéma. Je pense qu’à notre époque, on ne peut pas tenir la liberté créative pour acquise, et je me sens chanceuse d’avoir eu une liberté totale pour réaliser ce film. Les producteurs de RT Features (Brésil) et Planta Cine (Chili), ainsi que Pilar Quintana, la romancière, ont fait confiance aux décisions que nous avons prises.
J’ai une société de production au Chili, Cinestación, avec laquelle j’ai produit mes films précédents De jeudi à dimanche, Mar et Tarde para morir joven, ainsi que d’autres films comme 1976 de Manuela Martelli, qui a également été présenté à la Quinzaine des réalisateurs. RT Features a coproduit Tarde para morir joven en 2018 ; c’est là que nous nous sommes rencontrés et que nous avons établi une excellente collaboration. Nous avons donc retravaillé ensemble sur La chienne.

Avez-vous eu beaucoup de difficultés à financer ton film ?
Le financement a été assuré par RT Features et Planta Cine ; un tiers provient de fonds publics chiliens et le reste a été obtenu au Brésil. Cette fois-ci, je ne me suis pas occupée du financement du film. Dans mes films précédents, j’étais également productrice, mais cette fois-ci, j’ai pu me concentrer uniquement sur l’adaptation et la réalisation.

Comment avez-vous constitué la distribution du film ?
J'ai toujours eu Manuela Oyarzún en tête pour le rôle principal. C'est une grande actrice de théâtre et de cinéma au Chili. Nous avons organisé un casting restreint avec elle et quelques autres actrices et acteurs. Ma mère est actrice et m'a aidé pour le casting de tous mes films ; elle s'appelle Francisca Castillo. C'est elle qui a dirigé ce casting, qui était assez modeste. Nous travaillons toujours ainsi, en discutant et en réfléchissant, en allant voir des pièces de théâtre, etc… puis nous appelons très peu de personnes à une audition.
Nous n’avons auditionné que deux enfants, ceux qui ont été sélectionnés. Nous les avons invités un jour tous ensemble dans mon bureau, nous avons discuté, joué à des jeux, je les ai filmés, et ils ont été sélectionnés. Surtout avec les enfants, je préfère faire du repérage avant les auditions. Tout cela de la manière la plus intime et la moins industrielle possible. Rafaela, la petite fille, vit sur la plage où j’habite et elle est surfeuse. Je l’ai d’abord vue dans une vidéo et elle m’a semblé parfaite pour le rôle. Puis je l’ai rencontrée et on s’est très bien entendues. On trouvait essentiel qu’elle vive sur la plage et qu’elle soit habituée à la mer pour qu’elle se sente à l’aise sur l’île. Dante, le petit garçon, est le fils d’un de mes amis d’enfance. Les enfants sont devenus amis le jour où ils se sont rencontrés et nous avons pensé qu’ils allaient bien s’entendre.
Pour moi, il était très important que quelque chose vienne rompre le quotidien de l’île, créer une certaine étrangeté dans ce monde isolé, c’est pourquoi nous avons toujours pensé à l’arrivée d’un étranger. J’ai parlé à Rodrigo Teixeira et l’idée de Selton Melo, qui avait déjà travaillé avec RT Features sur « I’m still here », a germé. Selton avait vu mes films et s’est enthousiasmé pour le projet.
Le casting a été complété par d’autres acteurs chiliens avec lesquels je voulais travailler, des amis et d’autres personnes de l’île qui ne sont pas acteurs.

Avez-vous une méthode de travail particulière pendant le tournage ? 
J'essaie de travailler avec des équipes réduites. L'organisation de chaque tournage dépend du film, mais je garde toujours à l'esprit de rester sur une petite échelle, dans un climat convivial. Il est très important pour moi de créer une ambiance de travail sereine et collaborative. Nous nous répartissons les tâches par département, mais il y a de la place pour la discussion et la flexibilité au moment du tournage. Il était très important pour moi que les lieux occupent une place centrale. C'est une île habitée, ce ne sont pas des personnages qui habitent une île. Sur cette base, nous avons pris beaucoup de libertés.  Les lieux de tournage ont façonné la manière de les filmer. Nous avions des idées, des collages, des couleurs, diverses peintures comme sources d'inspiration, mais la difficulté inhérente à ce film s'est également transformée en un langage.

Comment abordez-vous la direction d'acteurs ? 
Je travaille en discutant beaucoup avec les acteurs, mais sans trop répéter. Je tourne peu de prises et j'essaie presque toujours des choses différentes du scénario. Travailler avec Manuela Oyarzún et David Gaete a été simple, car ils sont très talentueux, disponibles et sensibles. Nous avons beaucoup discuté des personnages, puis nous avons essayé de les mettre en relation avec le lieu, la chienne, le paysage, d’une manière très physique. Il y a eu de nombreuses rencontres entre Manuela et Yuri avant le tournage, ce qui a aidé à créer une relation entre elles ; c’était un objectif principal. Ensuite, dans chaque scène, nous avons testé différentes choses et réagi à ce qui se passait entre Yuri et les autres personnages.

Tourner avec des animaux n’est-ce pas une difficulté supplémentaire ?
Je trouve les chiens et les animaux en général très intéressants à filmer car ils sont imprévisibles. Je trouve incroyable toute cette tradition cinématographique qui attribue des qualités humaines aux animaux. Je voulais essayer d'oublier tout cela, essayer d'observer un chien pour ce qu'il est et non pour ce que nous voulons qu'il soit ni pour le rôle qu'il joue. J'aimais l'idée de donner un personnage à la chienne sans qu'elle soit un symbole pour un humain. Yuri n'est pas là pour comprendre Silvia, mais c'est l'autre personnage qui parcourt l'histoire et à qui il arrive des choses.
Pour le travail avec les chiennes, il était essentiel d’avoir deux experts en animaux à nos côtés en permanence, Nicolás et Marcela. J’avais déjà travaillé avec eux sur un autre film. Nous avons décidé dès le début que nous allions adopter deux chiennes provenant de refuges. Je suis allée avec eux dans deux ou trois refuges jusqu’à ce que nous trouvions Yuri. Yuri avait un an et c’était une chienne remuante, vive et très énergique. Nous avions également besoin d’une petite chienne pour la petite Yuri. C’était un défi de trouver une chienne similaire plus jeune, car ce sont des chiennes croisées. Nous avons trouvé Tormenta, c’est ainsi qu’ils l’ont baptisée, dans un autre refuge. Elle avait été abandonnée sur une route et nous l’avons également adoptée. Elles se ressemblaient incroyablement. Elle a grandi avec nous pendant le tournage, les chiennes étaient le cœur de l’équipe, tout le monde prenait soin d’elles et les aimait. Ce n'étaient pas des chiennes dressées, les dresseurs ont eu environ un mois pour les préparer et nous ont aidés à imaginer des jeux pour amener les chiennes sur les lieux de tournage, ils les ont habituées à rouler à moto, à la maison, etc…
Les scènes délicates sont de la pure fiction, c'est ce qui fait le charme du cinéma. Aujourd'hui, les deux chiennes vivent à Santiago, l'une a été adoptée par un membre de l'équipe et l'autre par une famille.

Où et quand avez-vous tourné ? 
Quand j’ai lu le roman, je ne m’imaginais pas tourner ce film dans la jungle colombienne, où se déroule l’histoire. Dès le début, j’étais convaincu que le roman devait trouver son nouvel espace non pas là-bas, mais au Chili, et que je devais imaginer un paysage peut-être plus austère, fait de falaises, de vent et d’un océan qui, au sud du continent, change complètement d’aspect.
Avec Inés Bortagaray (scénariste) et Nicolás San Martín, l’un des producteurs, nous avons fait un voyage dans le sud du Chili pendant la phase de développement. Nous avons parcouru différentes plages froides et désolées, et un soir, par hasard sur YouTube, nous avons découvert cette île qui se trouvait quelques heures plus au sud. Nous avons pris un ferry et sommes arrivés sur l’île Santa María, ce qui a marqué un tournant dans le projet. Je suis restée fascinée par cet endroit, c’est un paysage et une atmosphère très particuliers. C’était aussi une sorte d’île-prison, très isolée, qui avait quelque chose de mystérieux.
J'ai toujours été attirée par les îles isolées, c'est une fascination que j'ai, et je n'arrivais pas à croire que je n'avais jamais entendu parler de cette île et que presque personne au Chili ne la connaissait. Nous avons tourné là-bas, dans le sud du Chili, dans la région du Biobio, entre octobre et novembre 2025, pendant quatre à cinq semaines.
Je voulais inventer une île qui n’existe pas, dépeindre un lieu intemporel et un paysage inconnu. Nous avons tourné la moitié du film sur l’île Santa María, où personne n’avait jamais tourné auparavant, et nous avons complété la géographie avec des lieux de tournage sur le continent. C’est ce qui m’a beaucoup motivé dans ce projet : imaginer une île, la construire. C’est un film de pure fiction ouvert au monde que nous avons découvert et que nous avons transformé.
Au cours de nos voyages de repérage, nous avons découvert les algues, et il est devenu évident que ce monde sous-marin et le monde de la cueillette étaient notre propre jungle (dans le livre, c'était la jungle de Colombie). Le monde des algues et de la cueillette en mer représentait pour le film ce territoire sombre et perméable où l'humain se confondait avec la nature.

Des difficultés particulières pendant le tournage ? 
Chaque jour apportait son lot de défis : un chien nageant dans la mer, un précipice gigantesque qu’il fallait descendre avec tout le matériel, le vent qui nous empêchait de nous entendre, le petit avion qui ne pouvait rester au sol que 20 minutes, la chienne qui s’enfuyait en courant très loin… Un jour, elle s’est même perdue. C'était un projet exigeant qui demandait beaucoup d'improvisation.
Nous avons dû composer avec plusieurs imprévus. Je trouve intéressante cette contradiction et cette tension entre ce qui est planifié et l'instant présent. Au final, un film est toujours le reflet d'une période de tournage. C'est intéressant de collaborer avec le hasard.

Le montage a-t-il duré longtemps ? 
Le montage a duré environ trois mois, j’ai travaillé avec Federico Rotstein, avec qui j’avais déjà collaboré sur un film précédent. Plus qu’une méthode, nous nous sommes penchés ensemble et de manière concentrée sur le matériel, en laissant un peu de côté le scénario, et en testant librement différentes possibilités.

Quand le film a-t-il été achevé ?
Nous avons terminé le tournage en novembre 2025 et nous avons achevé la post-production en avril 2026.

Qu'attendez-vous de cette sélection à la Quinzaine des Cinéastes ?
Je n'ai jamais présenté de long métrage en tant que réalisatrice à la Quinzaine des Cinéastes ; je trouve que c'est une section toujours très bien programmée, par laquelle sont passés de nombreux réalisateurs et réalisatrices que j'admire. Je suis très heureuse et émue. Je ne pouvais pas imaginer de meilleur endroit pour lancer le parcours de ce film. J’espère pouvoir partager ce moment avec le public et d’autres cinéastes, voir le film pour la première fois avec d’autres personnes, et découvrir d’autres films réalisés par des collègues et des amis. J’espère que ce sera également un beau moment pour les acteurs et une partie de l’équipe du film qui se rendront à Cannes et qui n’ont jamais vu le film sur grand écran.

Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo : Francisca Tuca Hor


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