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ENTRETIEN DU FILM FRANCAIS

ANTHONY MINGHELLA,
Réalisateur et directeur du British Film Institute

Après le succès planétaire du Patient anglais, Anthony Minghella revient sur le devant de la scène avec Retour à Cold Moutain. Directeur du British Film Institute depuis un an, il nous parle de cinéma à gros budget, des trésors du BFI et de ses racines italiennes.

 
   

Vous semblez prendre goût aux adaptations littéraires à grande échelle : après la Deuxième Guerre mondiale dans le désert (Le patient anglais), l’Italie dans des années cinquante (Le talentueux Mr Ripley), vous voici en pleine guerre d’indépendance américaine (Retour à Cold Mountain), avec toujours une histoire d’amour impossible.
Après Le patient anglais et Le talentueux Mr Ripley, je pensais qu’on ne m’y reprendrais plus. Je voulais tourner dans les rues de Londres, un petit film contemporain. Et puis le roman de Charles Frazier m’a tellement plu : il fallait que je raconte l’histoire d’Ada, c’était plus fort que moi. Je n’étais d’ailleurs pas le seul à convoiter les droits du livre. Renée Zellweger avait songé les acquérir peu de temps auparavant. J’ai eu de la chance : Miramax a été assez fou pour me suivre sur ce projet.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans le roman de Charles Frazier ?
J’aime son côté épique, la richesse de sa narration. C’est un grand roman à la façon des romans du XIXe siècle. L’histoire est racontée de façon tellement divertissante qu’elle permet d’aborder en douceur des grands thèmes politiques comme la guerre d’indépendance, ou des thèmes mythiques comme l’odyssée de ce jeune homme interprété par Jude Law, ou encore l’idée d’une quête spirituelle vers Cold Moutain. Je ne partage pas l’avis selon lequel seuls les mauvais romans, ou si vous préférez les romans de gare, en anglais “pulp fiction”, font les meilleures adaptations au grand écran.

Votre premier film au cinéma, Truly, Madly, Deeply, votre seul film britannique, ne semblait vous préparer aux grosses productions hollywoodiennes.
En effet, c’est un hasard. D’ailleurs, au début, les studios comme Fox, Paramount et MGM avec qui je devais faire respectivement Le patient, Ripley et Cold Mountain, ont finalement abandonné chacun de ces projets. À chaque fois, Miramax est venu à la rescousse. On les dit anglophiles, ça doit être ma chance ! En fait, je suis attiré par ces histoires qui, depuis Le patient anglais, tendent à nécessiter un budget assez conséquent. Aujourd’hui, cependant, j’aspire à revenir à une échelle de production plus petite, à moins de contrôle. Dans un film comme Retour à Cold Mountain (85 M$, soit le double du Talentueux Mr Ripley], chaque plan doit être construit et contrôlé dans ses moindres détails. À la longue, c’est exténuant. Imaginez, je n’avais jamais tourné de scènes de bataille de ma vie.

Vous avez créé à Londres une société de production en partenariat avec Sydney Pollack et l’on vous décrit en Grande-Bretagne comme un réalisateur “trop risqué pour Hollywood et trop cher pour l’Angleterre”. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que le cinéma n’a pas de nationalité, que les films n’ont pas de nationalité. Je suis d’origine italienne, mon épouse est d’origine chinoise, je vis à Londres et travaille partout dans le monde où mes films me conduisent.

Vous êtes cependant, depuis un an, le directeur du British Film Institute, gardien du temple du cinéma britannique. Pourquoi avoir accepté ce poste ?
En fait, je l’avais refusé l’année précédente. Et puis Alan Parker, président du Film Council, est venu me rendre visite en Roumanie pendant le tournage de Retour à Cold Mountain. Il est revenu à la charge et j’étais tellement fatigué que j’ai accepté ! Je suis en fait très heureux d’avoir pris ce poste. La tâche est énorme. Nous arrivons en 2004 à la fin d’une longue étude et analyse des activités du BFI. Les recommandations de ce rapport vont bientôt être publiées. J’espère que tout l’Institut va pouvoir démarrer sur de bonnes et nouvelles résolutions.

Par exemple ?
Tout d’abord, ne pas cantonner le BFI à Londres et à sa région. J’aimerais que le cinéma d’auteur, que les films classiques, parviennent à toucher un public plus large, plus hétérogène dans les régions et un public surtout plus jeune. J’aimerais que le BFI contribue à renouveler l’enthousiasme du public pour le cinéma et pour les films dits plus difficiles. C’est une question d’éducation. Les films doivent être accompagnés, expliqués auprès du public. Je le vois bien chez moi. Mon fils de 17 ans quittait toujours la pièce quand je visionnais des films en langue étrangère. Il ne s’intéressait qu’aux films récents, américains. Souvent, je lui ai demandé pourquoi. Nous en avons discuté. Et puis un beau jour, récemment, il m’a emprunté mes DVD des films d’Almodovar. C’est un bon exemple. Techniquement, nous faisons également des progrès qui devraient bénéficier aux salles art et essai du pays. Je suis convaincu que l’avenir pour les films classiques tient à leur diffusion numérique en salle.

Cela veut dire des moyens financiers et une volonté politique. Pourtant, en 7 ans, le BFI a fermé ses départements de production et d’aides aux cinémas d’art et essai en province. Comment réconciliez-vous cette réalité avec les nouvelles résolutions dont vous parlez ?
Le BFI a dû se réorganiser pour devenir plus efficace, plus rationnel dans son fonctionnement. J’espère réellement que nous allons inciter une nouvelle génération de Britanniques à aller au cinéma et pas seulement pour voir les derniers films américains.

Allez-vous, vous-même, souvent au cinéma ?
Dès que je peux. Je suis un véritable cinévore. Récemment, Lilya 4-Ever de Lukas Moodysson m’a vraiment impressionné. Je m’intéresse également beaucoup au cinéma asiatique et suis un fan du réalisateur chinois Zhang Yimou mais aussi de Wong Kar Wai dont j’attends le dernier film, 2046, avec impatience.

Quel est le dernier film français que vous ayez vu ?
Je crois que c’est 8 femmes de François Ozon. L’un de mes réalisateurs français préféré demeure Éric Rohmer, ses films sont si singuliers. Michael Haneke me touche également mais peut-on dire qu’il est français ? En tout cas, il réalise des films en Français. Tous les deux, nous partageons cet intérêt pour les acteurs et je trouve ce qu’il a à dire passionnant.

Après Retour à Cold Mountain, que préparez-vous ?
Rien et j’en suis ravi. Je vais m’offrir un peu de repos et de réflexion. Ceci dit, la réalisation risque de me titiller plus tôt que prévu. C’est toujours comme ça. Impossible de résister.

Propos recueillis par Agnès Catherine Poirier


vendredi 13 février 2004

"L’avenir pour les films classiques tient à leur diffusion numérique en salle

 



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