Cinéma

Cannes 2017 : entretien avec Marcela Said, réalisatrice de "Los perros"

Date de publication : 18/05/2017 - 08:16

La cinéaste chilienne, qui a déjà signé de nombreux documentaires engagés, présente son second long métrage dans le cadre de la Semaine de la critique.

Comment est né le projet Los perros ?
En 2008, pendant que je réalisais un documentaire, El Mocito, j’ai fait la connaissance de Juan Morales, ex-colonel de l’armée, qui était maître d’équitation dans un centre équestre à Santiago. Il fut le chef d’un centre de répression duquel des centaines de personnes avaient disparu. Je voulais l’interviewer à ce titre - mais j’ai compris qu’il était hors de question pour lui de participer au film.  Par hasard, je suivais des cours de dressage dans un autre club, alors je lui ai demandé s’il accepterait d'être mon professeur, pensant qu’il s’agissait de la seule façon de nouer une relation avec lui. J’ai commencé à prendre des cours, sous la stupeur et la réprobation de mon entourage qui ne comprenait pas pourquoi j’insistais autant. Juan a été mon professeur pendant deux ans, jusqu’à sa condamnation en juillet 2011. Finalement, il a accepté de témoigner pour nous devant la caméra. Aujourd'hui, il est en prison et il y restera jusqu’à la fin de sa vie. Ces deux ans passés avec lui furent assez étranges, mais je peux témoigner que ce fut l’une des expériences les plus riches de ma vie. L’idée du film Los perros est née de cette rencontre.

Vous êtes passée par la résidence de la Cinéfondation. Une étape importante ?
Je savais depuis le début que j’abordais un sujet brûlant. J’avais donc besoin de temps pour aboutir à une écriture fine et nuancée. La sélection du projet à la Cinéfondation fut essentielle. D’une part, c’était une façon de me dire "on te soutient, on y croit", message qui est important lors de cette phase fragile du processus de création. D’autre part, cela m’a donné du temps et de la qualité de concentration pour réfléchir et développer ce projet. Ce fut précieux.

À propos de votre précédent film, L'été des poissons volants, vous aviez dit : "Je continue à filmer une certaine bourgeoisie chilienne complètement déconnectée de la réalité." Il semble qu'elle soit encore au centre de votre nouveau film...
C’est vrai, dans Los perros, je filme encore cette bourgeoisie, mais ce qui est au cœur du film, c’est leur complicité et leur responsabilité dans la dictature. On ne le sait peut être pas assez, mais c’est tout un pan de la société civile qui a financé Pinochet et qui s’est enrichi suite à la transformation économique imposée par la dictature. Et aujourd’hui, ces personnes sont libres de toute responsabilité pénale.

Pour produire le film, vous avez retrouvé vos partenaires habituels de coproduction ?
Oui,  Sophie Erbs chez Cinéma De Facto (France), Jirafa au Chili, et puis nous nous sommes adjoint de nouveaux partenaires pour couvrir un budget plus audacieux : Rei Cine en Argentine, Terratreme Filmes au Portugal et Augenschein Filmproduktion en Allemagne.

Des difficultés particulières pour faire Los perros ?
L’une des difficultés a tenu au fait que le film se passe dans le monde de l’équitation. Avant le tournage, les acteurs principaux, Antonia Zegers et Alfredo Castro, ont "subi" un entraînement pour qu’ils se sentent à l’aise dans ce monde. Nous avons tourné en septembre 2016, pendant 30 jours. Il fallait assurer.

Avez-vous mis au point une méthode de travail qui vous serait propre notamment du fait de votre passage par le documentaire ? 
Comme je savais le nombre de jours de tournage limité, j’avais décidé avec mon chef opérateur, George Lechaptois, de tourner à l’épaule, presque sans lumière. George a été un grand soutien, il a donné la souplesse nécessaire à la mise en scène. J’ai eu la chance aussi d’avoir des acteurs incroyables : il y a eu peu de répétitions et les premières prises furent souvent les bonnes. Mon expérience documentaire fut précieuse surtout dans ma recherche lors de l’écriture.

À l'arrivée, le film correspond à ce que vous aviez en tête en l'écrivant ?
Le cœur du film est toujours le même. Le montage m’a permis de réécrire des choses, mais cela je le savais, cela fait partie de mon dispositif de travail. Pour moi, on écrit trois fois un film : au scénario, au tournage et au montage.

Cette sélection à la Semaine a une signification particulière pour vous qui êtes déjà venue à la Quinzaine ?
Je suis très honorée d’avoir reçu une invitation si chaleureuse et sincère de part de la Semaine. Trouver le lieu d’exposition le plus cohérent pour le film était important. L’accompagnement de la Semaine, c’est un encouragement personnel et artistique et cela compte énormément pour moi.

Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo :


L’accès à cet article est réservé aux abonnés.

Vous avez déjà un compte


Accès 24 heures

Pour lire cet article et accéder à tous les contenus du site durant 24 heures
cliquez ici