Cinéma

Cannes 2017 : entretien avec Leonardo di Costanzo, réalisateur de "L'intrusa"

Date de publication : 22/05/2017 - 08:10

Le réalisateur signe ici sa deuxième fiction après un long passé dans le cinéma documentaire. Une nouvelle incursion dans un univers dominé par la Camorra.

Qu'est-ce qui vous a amené à passer du documentaire à la fiction ? Est-ce pour avoir une plus grande liberté narrative ?
Oui, il y a un peu de ça. En même temps, je ne sais pas si c'est une question de liberté. Avant je n'avais jamais pensé passer à la fiction. C'est une exigence qui m'est venue au bout d'un moment. Je me suis dit que les outils du documentaire étaient plus adaptés aux histoires que je voulais raconter. C'est juste une question d'outils. Vais-je refaire des documentaires ? Je ne sais pas. Car s'il est vrai que chaque film en amène un autre et que chaque film ouvre sur des interrogations, pour le moment, les histoires que j'ai envie de raconter, ou les univers que j'ai envie de traverser, sont plus faciles à traiter par le biais de la fiction. Ce travail sur le monde des bénévoles et des associations est difficile à faire en documentaire. Il y a plusieurs années, j'avais suivi une dame qui faisait le lien entre les femmes emprisonnées à Naples et leurs familles à l'extérieur. Elle faisait des allers et retours constants. J'aimais beaucoup cette femme. Mais en général, ceux qui font ce travail-là n'ont pas envie d'être filmés. Je suis arrivé à la fiction parce que je connais bien ce monde là et que c'était plus facile pour le décrire.

Vous avez écrit à trois. Comment a été créé ce personnage de Giovanna ?
Nous sommes partis en sachant que nous voulions traiter ce thème. Nous avons fait un long travail de recherche en parlant avec celles et ceux qui travaillent dans ce domaine. Nous avons entendu plein d'histoires dont je voulais rendre compte. Je pense que ce sont des gens qui expérimentent jour après jour ce qu'est la tolérance mais aussi la fermeté. Car les limites se déplacent sans cesse. Ils sont en contact avec des gens qui sont dans une grande détresse, dont on peut penser qu'ils sont les "méchants" et donc dangereux. Ils doivent continuellement jongler entre ce qu'il faut tolérer ou pas, entre ce qui est bien et ce qui est mal. Mais à partir du moment où nous avons trouvé cette histoire, qui est quasiment une histoire vraie, nous avons commencé à écrire. Mais nous l'avons fait sans nous fixer de règles. Nous avons beaucoup discuté tous les trois, tantôt je travaillais avec eux, tantôt avec l'un puis avec l'autre, tantôt les deux autres sans moi. Je pense que l'écriture est un travail solitaire et que le faire à trois est difficile. Je préfère donner des directions d'écriture. Mais comme ce sont des gens que je connais depuis très longtemps, nous avons beaucoup de choses en commun sur le plan moral et politique, sur le cinéma que nous voulons faire. Du coup, je ne crains pas de mauvaises surprises.

Le film a été long à produire ?
Pas énormément. La principale difficulté a été l'écriture. Écrire sur les méchants, c'est très facile. Essayer de dire que le monde est bon, ce n'est pas très sexy. Je trouvais que l'histoire risquait de s'intéresser à l'intruse plutôt qu'aux gens qui l'accueillaient. Trouver le bon équilibre a été assez difficile. Mais ensuite c'est allé très vite.

Comment avez-vous composé votre casting ?
Il n'y a pratiquement aucun acteur professionnel. À part Raffaella Giordano qui incarne Giovanna, la responsable de ce centre d'accueil. Mais en même temps, elle vient d'un autre monde, puisque c'est une chorégraphe et danseuse qui a travaillé avec Pina Bausch et Carolyn Carlson. Elle est de Turin, elle a une soixantaine d'années. Elle avait joué juste une fois dans le film de Mario Martone, Leopardi : il giovane favoloso. C'était étrange de travailler avec quelqu'un qui utilise plus son corps que la parole. Quant aux autres comédiens, ce sont surtout des gens qui fréquentent ce genre de lieux, qui sont tous passés par ce monde des associations. Ce qui est intéressant, c'est que, une fois le scénario structuré, je continue à écrire en me servant des expériences des gens que je rencontre à cette étape du casting. Comme ils connaissent bien ce monde, l'histoire s'enrichit énormément pendant toute la période de préparation. Donc, c'est à la fois un casting, une préparation et une écriture.

Où avez-vous tourné exactement ?
C'est un quartier de la banlieue est. À l'opposé de celui où l'on a tourné Gomorra. C'est à l'intérieur d'une masseria, un vieux domaine situé au milieu des tours. C'est un espace fermé, comme une sorte de fort, à l'image de ceux qui étaient érigés autrefois pour se protéger des indiens.

Est-ce que vous avez une méthode de travail particulière sur le tournage ?
Je travaille beaucoup en amont avec les acteurs. C'est un peu comme des répétitions au théâtre. Mais je laisse toujours un peu d'espace pour que la vie puisse rentrer. La machine cinéma est lourde, donc c'est difficile de bouger et de s'adapter. Mais nous avons réussi à faire un cinéma de proximité, très proche des gens. Et je suis très content de ça. Ce qui ne veut pas dire que c'est un bon film. Mais je suis satisfait de la façon dont j'ai pu m'adapter.

Le tournage a duré combien de temps ?
Moins de six semaines. Cinq semaines et demie. J'ai tourné en septembre et début octobre.
 
Le montage a été long ?
Pas du tout. J'ai travaillé avec Hélène Louvart, chef opératrice que je connais bien. Comme nous avons beaucoup préparé en amont, je n'ai pas fait énormément de plans. Nous avons été relativement précis, en ne filmant pas la même scène sur cinq ou six axes différents. Nous nous sommes beaucoup tenus à cette idée de précision.

À l'arrivée le film est semblable à ce que vous aviez en tête au départ ?
Ça non, je ne crois pas. C'est toujours différent je pense. Je n'ai jamais une idée très claire de ce qu'il y aura à l'arrivée. Je le découvre en le faisant. Rien ne peut être trop défini à l'avance.

Naples c'est vraiment votre terre de cinéma ?
Oui, mais c'est juste parce que je vis à Naples et que je la connais. En fait, je suis né sur une île en face. Et peut-être que cette distance m'a été nécessaire. Naples est une ville qui est très filmée, qui se laisse filmer facilement et qui aime se faire filmer. Mais quand je faisais des documentaires, j'avais toujours le souci de la complaisance par rapport au sujet. C'est un peu la même chose avec Naples. Je me bats toujours avec cette capacité de la ville de toujours se montrer sous son beau jour. Faire attention à la complaisance, c'est mon souci constant.
 
Vous êtes déjà venu à Cannes ?
Il y a deux ans avec le film Les ponts de Sarajevo dont j'avais réalisé un petit épisode parmi les 13 films qui s'appelait L'avant poste. Je l'avais tourné non pas à Naples mais dans le nord de l'Italie.

La Quinzaine est un beau lieu pour votre film…
Je trouve que c'est son lieu. En même temps, j'ai un peu le trac. Je me demande comment cette histoire tournée dans une petite banlieue de Naples, dans un univers si fermé, pourra être ressentie par un public international. Mais je pense que la Quinzaine est le l'endroit idéal, pour que ce film puisse rencontrer ses spectateurs

Par la suite, vous allez continuer à faire des documentaires ou vous passez complêtement à la fiction ?
Je ne sais vraiment pas. Je suis déjà en train de travailler sur une autre idée. Mais je ne sais pas si je vais la traiter avec l'outil de la fiction ou celui du documentaire. Je le saurai en ayant avancé dans mon travail. Parce que ce sont deux choses différentes. À présent on essaie de dire que tout est égal mais ce n'est pas vrai. Alors bien sûr on peut mélanger. Dans L'intrusa, il y a beaucoup de choses qui sont de l'ordre du documentaire. Mais on est clairement dans un univers de fiction.

Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo :


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