Cinéma

Lumière MIFC 2019 - Peter Becker (Criterion), un spécialiste du film de patrimoine sur tous les fronts

Date de publication : 15/10/2019 - 08:20

Criterion est sûrement l’éditeur de films classiques le plus célèbre. Présent à Lyon, son président nous en dit plus sur cette société américaine qui fait référence en prenant grand soin des cinéastes et de son public, notamment sur sa plateforme de streaming.

Quels étaient les objectifs initiaux de Criterion ?
Tout a commencé avec la création de Janus Films en 1956 par Cy Harvey et Bryant Haliday qui ont dirigé cette société jusqu’en 1965. Date à laquelle mon père, William J. Becker, et Saul J. Turell leur ont racheté Janus Films en décidant de se consacrer au cinéma de répertoire. En 1984, la société californienne Voyager Press a proposé à Janus de distribuer des films sous le label Criterion. Saul est décédé en 1986, et mon père est resté, quant à lui, très actif jusqu’à la veille de sa mort, en 2015. La mission initiale assignée à Criterion en 1984 s’appuyait en fait sur un accord de franchise conclu avec un nouveau média. Janus possédait à cette époque le plus important catalogue privé de droits des États-Unis. Les deux premières sorties du label -Criterion ont été deux fleurons du catalogue RKO : Citizen Kane et King Kong. Notre mission a consisté dès le départ, et l’est restée depuis, à utiliser la technologie pour pouvoir présenter les films comme leurs auteurs souhaitaient qu’ils soient vus, dans des éditions d’une qualité technique optimum accompagnées d’entretiens et d’autres bonus, comme des commentaires audio, que nous avons été les premiers à offrir. Cela permettait aux spectateurs de comprendre la démarche de l’artiste en les aidant à mieux apprécier le film, et, au bout du compte, à créer du sens sur le plan artistique, dans le même esprit que certaines éditions bibliographiques raisonnées. Donc, dès l’origine, notre objectif a toujours été d’appliquer un point de vue éditorial à un domaine d’activité orienté traditionnellement vers la distribution : le marché du cinéma. C’est avec le vidéodisque qu’on a vraiment disposé pour la première fois de l’arrêt sur image en vidéo. Nous avons aussi pu proposer des images de tournage, des scénarios et des story-boards. L’expérience d’un film relève soit du grand art soit de la culture populaire, selon qu’il bénéficie d’un budget modeste ou supérieur à 100 millions de dollars. Il faut donc traiter chacun d’eux de façon spécifique et c’est ce que nous nous efforçons de faire.

Comment a évolué votre politique éditoriale avec le temps ?
Nous sommes devenus de plus en plus rigoureux au fil des ans. Au début, nous n’étions pas vraiment en mesure de produire beaucoup d’éditions spéciales dignes de ce nom, dont la plupart d’entre elles ne comportaient aucun supplément et les textes qui les accompagnaient étaient très succincts. Depuis, nous avons développé une véritable expertise éditoriale en montant une unité de production au sein même de notre société. L’une des spécificités de Criterion est, qu’entre les quatre murs de nos locaux, nous sommes en mesure d’assurer les différentes étapes de traitement d’un film, à l’exception du scan du négatif, d’une part, et de la distribution en salle, de l’autre. Dans ce bureau, nous disposons d’une division éditoriale qui produit des textes, publie un magazine, The Currency, et nourrit notre site. Nous avons également un département artistique qui conçoit non seulement des jaquettes et des visuels pour Criterion, mais également des affiches pour Janus, ainsi que tous les ouvrages et documents que nous éditons. Une équipe de production dédiée fabrique des courts bonus documentaires, mais aussi des modules plus longs, tout en assurant la production de nos DVD et Blu-ray. Nous avons également une unité chargée des travaux de restauration qui fonctionne selon le même principe que L’Immagine Ritrovata de Bologne, avec laquelle nous procédons régulièrement à des échanges de programmes. Cela nous permet de maîtriser tout ce qui concerne un film. Du moment où la pellicule est scannée, nous pouvons l’enregistrer et l’étalonner, en impliquant les réalisateurs s’ils le souhaitent.
L’arsenal de moyens à notre disposition nous a incité à réfléchir à la politique éditoriale à mettre en œuvre pour prendre soin des films en intensifiant nos efforts. Nous avons les collections de DVD et de Blu-ray et nous disposons d’un service de streaming auxquels s’ajoute notre filiale de distribution en salle qui fonctionne sous l’égide de Janus et entretient des liens avec l’industrie télévisuelle en ce qui concerne les droits internationaux. Ce n’est pas notre politique qui a changé, mais plutôt les moyens à notre disposition qui se sont diversifiés.

Quel est votre point de vue sur le développement récent du marché international du cinéma de répertoire ?
Il y a peu de sociétés avec lesquelles nous n’ayons jamais collaboré. Il y en a de nombreuses, petites ou grandes, avec lesquelles nous avons établi des liens privilégiés, qu’il s’agisse de Gaumont et Pathé, Toho et Shochiku, Canal+ et tous les grands studios hollywoodiens comme Warner, Sony, Paramount, MGM, Fox… Des efforts considérables ont par ailleurs été mis en œuvre en Europe au cours des 10 ou 15 dernières années par des éditeurs tels que Carlotta Films, Second Sight, Artificial Eye, Wild Side, Potemkine ou Art House.

Le festival Lumière a institué un Marché du film classique il y a six ans. Considérez-vous que ce genre d’initiative contribue à valoriser le cinéma de patrimoine sur le plan international ?
Il est toujours positif que les producteurs et les éditeurs internationaux puissent se retrouver et discuter de certains classiques. Les marchés principaux, Cannes, Venise, Berlin, Toronto, Sundance, et même Hong Kong et Busan, se concentrent essentiellement autour des films récents. Les discussions concernant le cinéma de répertoire n’ont lieu qu’à certains endroits, à certains moments. Essentiellement au Festival Il Cinema Ritrovato, chaque été à Bologne, et en automne au festival Lumière, où l’on peut voir des films formidables et rencontrer des confrères du monde entier.

Y a-t-il encore beaucoup de films impossibles à éditer et comment gérez-vous ces cas particuliers ?
Il y en a beaucoup. Toutes les familles heureuses se ressemblent, alors que les familles malheureuses le sont pour des raisons différentes, et c’est aussi le cas concernant les droits des films. Il peut parfois s’agir d’un problème de droits musicaux, parfois d’un membre de la famille qui refuse de céder ses droits. La réponse à ces oppositions est un mélange de patience et d’insistance. Il nous a fallu plus de 15 ans pour mener à son terme l’édition de la version restaurée de la Trilogie d’Apu de Satyajit Ray. C’est l’entreprise la plus compliquée qu’il nous ait été donné de mener à bien car les trois films appartenaient à des ayants droit différents et le matériel avait été détruit dans un incendie. Avec Criterion Channel et dans le cadre de notre service de streaming, nous ne sommes plus seulement actifs sur le marché de la vidéo domestique. Nous diffusons des films dont les droits appartiennent à Milestone, Kino et Cohen. Il s’agit donc d’un échange de bons procédés. Par bien des aspects, cela nous permet de nous stimuler mutuellement et c’est ce qui nous excite dans le fonctionnement de ce service de streaming. J’ai désormais des discussions d’une tonalité différente avec mes homologues à propos de ce que nous pouvons faire ensemble.

Quels enseignements avez-vous tirés de l’expérience Film Struck ?
L’expérience Film Struck s’est avérée positive sur presque tous les plans. Nos amis de Turner Classic Movies ont été des partenaires formidables tout du long et dans tous les domaines. Ils ont déployé des efforts considérables, que ce soit sur le plan technique ou financier, et ils nous ont vraiment aidés à démontrer que ce genre de service pouvait fonctionner. Cette expérience nous a également appris que les très grosses sociétés ne sont pas nécessairement intéressées dans le fait de soutenir des marchés de niche. La vérité est que Film Struck fonctionnait plutôt bien. De notre point de vue, tout se déroulait à peu près comme prévu, dans la mesure où les abonnés étaient au rendez-vous, qu’ils étaient contents, qu’ils aimaient les films, que nous étions satisfaits de notre programmation et Turner de la sienne. Mais, malgré un taux de progression plutôt rapide, ce service n’était pas destiné à devenir un marché de masse phénoménal. Pour un groupe de médias aussi important qu’AT&T, qui possède Time Warner, lui-même opérateur de Turner, il nous aurait fallu une activité autrement plus lucrative pour justifier qu’ils lui accordent une réelle attention. Ils ont donc pris une décision commerciale très claire et très spontanée : ils nous ont demandé de débrancher la prise ! Nous avons alors dû négocier avec Time Warner et Turner afin de pouvoir poursuivre cette activité à travers Criterion Channel. Mais à la fin, tout le monde nous a soutenus et a reconnu qu’il s’agissait de la réponse à une attente des consommateurs, dans la mesure où un service de niche nécessite une société spécialisée dans le marché de niche pour le faire fonctionner correctement. Ce qui est intéressant, c’est qu’au lieu de nous contenter de vendre nos films à Turner, ce que nous continuons à faire, nous achetons aussi désormais des titres à Turner, Warner, Paramount, MGM, Sony et toutes les sociétés indépendantes en activité aux États-Unis, qu’il s’agisse de Kino, Icon, Media, Milestone, Oscilloscope, Grasshopper, Film Movement…

Criterion est-il plutôt un ciné-club ou une cinémathèque ?
Personne ne m’aurait posé cette question il y a seulement quelques années. Criterion repose sur deux piliers. Nous possédons une vidéothèque que nous avons alimentée avec soin pendant des années en accordant une attention particulière à tous ces films et à leurs ayants droit, auxquels nous versons des royalties tous les trimestres. Le public constitue notre deuxième pilier, il grandit lui aussi peu à peu, nous lui attachons une considération prioritaire depuis longtemps et il nous fait confiance. La vidéothèque et le public mobilisent tous nos efforts en permanence et nous les mettons en relation par tous les moyens à notre disposition, que ce soit sur disque, par notre service de streaming ou même en salle, sur grand écran, sur un iPhone, un iPad ou n’importe quel autre moyen de diffusion…

Propos recueillis par Jean-Philippe Guérand
© crédit photo : Criterion


L’accès à cet article est réservé aux abonnés.

Vous avez déjà un compte


Accès 24 heures

Pour lire cet article et accéder à tous les contenus du site durant 24 heures
cliquez ici