Cinéma

Congrès FNCF 2020 - La table-ronde livre un panorama mondial de la crise sanitaire et de son impact sur la filière française

Date de publication : 24/09/2020 - 08:11

Diffusée pour la première fois en direct sur le site internet de la fédération, la table-ronde du Congrès des exploitants se penchait cette année sur les conséquences, à l'échelle de la France, de cette crise sanitaire planétaire, entre focus sur la situation des salles européennes et analyse des retombées mondiales de la difficile reprise du marché américain.

"Cette crise est mondiale, par ses effets partout dans le monde, mais aussi par le fait que ce qu'il se passe dans les cinémas aux Etats-Unis, ou plutôt d'ailleurs ce qu'il ne se passe pas, a des conséquences très importantes directement en France, en particulier dans les salles".

Par ces quelques mots prononcés en introduction de la table ronde de cette 75e édition du Congrès de la FNCF, son président, Richard Patry, a d'emblée replacé la crise sanitaire qui touche la filière française dans son contexte : celui d'un marché cinématographique mondialisé, et fortement dépendant de la bonne santé de l'industrie américaine.

Cette table-ronde organisée au CID dans la matinée du 23 septembre a débuté par un tour d'horizon de la situation des salles européennes, dressé par Laura Houlgatte. L'occasion, pour la directrice exécutive de l'Union internationale des cinémas (Unic), de rappeler le poids des salles sur le continent en 2019 : 1,34 milliard d'entrées, 8,8 Md€ de recettes, et une part de marché de 25,7% pour les films européens.

90% des salles aujourd'hui rouvertes en Europe
Laura Houlgatte a ensuite fait le point sur la réouverture des salles européennes, contraintes de fermer pour la très grande majorité d'entre elles à partir de la mi-mars. "Au pire de la crise, 2% des salles sont restées ouvertes pendant le confinement, principalement en Suède". La réouverture en elle-même a commencé en Europe le 7 mai, avec la Norvège, puis la République Tchèque. Le reste des pays a suivi, pour l'essentiel, en juin et en juillet, de nombreux établissements préférant attendre plusieurs semaines avant de redémarrer leurs activités en raison de la mise en place de protocoles sanitaires stricts ou d'une offre de films insuffisante. Aujourd'hui, seuls deux territoires attendent encore la réouverture de leurs cinémas : la Macédoine du Nord et le Kosovo. L'Unic estime que, à ce jour, près de 90 % des salles ont repris du service à travers l'Europe.

Les mesures de soutien mises en place au niveau national, elles, "varient énormément d'un pays à l'autre. La France a eu beaucoup de chance : dans de très nombreux pays, aucune aide n'a été apportée aux salles directement". Pour le reste, les cinémas européens ont pu bénéficier de mesures aussi diverses que "le soutien à l'emploi", la suspension de certains coûts fixes, la limitation de taxes ou encore un "soutien aux industries culturelles et créatives". Quant aux aides débloquées au niveau européen, "cela a été un peu plus complexe". L'Unic s'est notamment donné pour mission, dans le cadre du budget 2021-2027, de faire du "secteur culturel et créatif - et, à travers lui, des salles - un secteur clé dans les plans de relance des états membres, et de faire en sorte que le Parlement européen encourage les états à soutenir leur secteur culturel. Il faut que chaque gouvernement décide d'allouer une somme en particulier pour leur industrie culturelle et créative. S'ils décident de ne pas l'inclure dans leur plan de relance, il ne sera pas possible d'apporter, au niveau de l'Union Européenne, une aide financière au secteur culturel".

La directrice exécutive de l'Unic a, en outre, insisté sur l'absolue nécessité de redynamiser l'offre de films pour redynamiser les salles elles-mêmes. "Nous avons besoin d'un calendrier, d'une programmation, d'une diversité de films, parce qu'on sait que les publics sont différents et qu'ils ont besoin de voir des films différents. Sans cela, nous n'arriverons pas à retrouver la vigueur qui était la notre", a conclu Laura Houlgatte.

De sérieuses difficultés en Espagne, mais des signaux encourageants
Après un message vidéo de Phil Clapp, président de l'Unic et chief executive de la UK Cinema Association, Jaime Tarrazon de la Federacion de Cines de Espana a brossé un panorama de la situation en Espagne, où le redémarrage avait au départ été catastrophique. Le marché espagnol, qui comptait 105 millions d'entrées et 624 M€ de recettes en 2019, a dû fermer ses salles le 14 mars. Leur réouverture est intervenue, pour bon nombre d'entre elles, le 26 juin, avec la sortie - finalement repoussée jusqu'à fin août - mi-juillet de Tenet dans le viseur.

Aujourd'hui, plus de 90% des cinémas espagnols ont redémarré leurs activités. "Certaines ne rouvriront pas. C'est une minorité, mais il ne faut pas l'ignorer", a tenu à signaler Jaime Tarrazon, évoquant une baisse de fréquentation hebdomadaire avoisinant désormais les 69%, contre 98% au démarrage. Avec, parmi les motifs de satisfaction, les très bons résultats de la production espagnole Padre no hay mas que uno 2, "gros succès" sorti fin juillet et finalement plus performant que le premier volet. "Cela nous a permis de survivre pendant tout l'été".

Grâce au travail de la Federacion de Cines de Espana, qui a notamment élaboré le protocole sanitaire des salles, réalisé une étude sur l'impact des cinémas sur l'économie espagnole et effectué des sondages auprès des spectateurs pour mieux appréhender les raisons de leur absence, le gouvernement espagnol a débloqué pas moins de 13,2M€ pour les salles, sur les 62,5M€ prévus en faveur de la culture. "C'est la première fois que le gouvernement espagnol donne de l'argent au cinéma", a souligné Jaime Tarrazon. Reste que l'exploitant partage le constat de Laura Houlgatte : la reprise passera, sans conteste, par l'offre de films. "Il y a un manque de contenus. Sur les 13 semaines écoulées depuis la réouverture, seulement deux films grand public sont sortis en Espagne. L'an dernier, il y en avait eu 20 pendant la même période. Il faut respecter le travail effectué par les "petits" distributeurs. Mais si nous n'avons pas de films importants, espagnols ou américains, il nous sera difficile de continuer à survivre".

"Problèmes américains" 
Dans la foulée, a été diffusé un message vidéo de David Binet, director of membership de la Nato, la fédération des cinémas américains. L'occasion, pour ce dernier, de retracer les six derniers mois qu'ont connu les salles états-uniennes, entre réouvertures différenciées selon les états, décalages de films en cascade et difficultés économiques profondes allant jusqu'à mettre plusieurs circuits en péril.

La situation outre-Atlantique a ensuite été précisée par le témoignage concret du journaliste Didier Allouch, correspondant notamment pour Canal+ à Los Angeles. "Concernant le cinéma, le plus difficile aux Etats-Unis a été qu’il n’y avait pas de ligne directrice. Ces mois ont été étranges, car nous ne savions pas où l’on allait." Et le journaliste de s’attarder sur un "phénomène multiplié par cette crise : l’importance considérable prise par les plateformes" de streaming, pour avoir plus encore installé "de nouvelles habitudes de cinéma, de voir les films".

Aussi, Didier Allouch a-t-il distingué un enjeu majeur dans la nécessité, là-bas, de "réhabituer les gens à aller au cinéma", lié également à celui de la réouverture uniforme du parc de salles, mais aussi aux contextes écologiques, sociétaux et politiques compliqués qui traversent les Etats-Unis actuellement. Pour éclairer ce témoignage, Julien Marcel de The BoxOffice Company a cité une statistique éloquente : 42% des spectateurs US habitant dans des régions où les salles ont été autorisées à rouvrir ne seraient pas au courant que leur cinéma est ouvert.

A cet instant, la table-ronde a surtout placé le curseur sur la dépendance globale du secteur de l’exploitation vis-à-vis de la production américaine.  Pour creuser plus encore cet angle, Olivier Snanoudj, SVP distribution cinéma chez Warner Bros. Ent. France et président du SFAC, a ainsi été interrogé sur la relation de cause à effet des résultats de Tenet, dont le démarrage aux Etats-Unis aurait déçu au contraire de ses scores à l’international, avec le choix de décaler la sortie mondiale de Wonder Woman 1984 de septembre à fin décembre. "Pour ce film, presqu’à l’inverse de Tenet, le marché américain est potentiellement plus important que l’international", a ainsi expliqué le distributeur en évoquant l’équation de rentabilité du blockbuster DC. "Or, sur des productions de cette taille, un studio veut s’assurer de sortir à un moment où les recettes sont suffisantes".

"Il y a une nécessité majeure de sortir des gros films américains dans les marchés où les salles ont rouvert", a pour sa part jugé Jaime Tarrazon. "Or, ici, nous nous sentons otages de problèmes purement américains. La solution serait d’oublier, le temps de la pandémie, toute logique de sortie mondiale, en day & date avec les USA, et de monter une économie de sortie comme avant, territoire par territoire, dans les marchés déjà prêts. Nous avons besoin que ces films sortent !", a martelé l’exploitant espagnol, balayant au passage le contre-argument du piratage en citant l’exemple de la série The Mandalorian de Lucasfilm, sortie sur Disney+ en décalé dans plusieurs territoires. "Disney avait intégré le coût du piratage dans l’économie de la série, pourquoi cela n’est-il pas possible pour des blockbusters ?"

La lutte contre le piratage plus que nécessaire
Un argument qui a fait réagir Victor Hadida, président de la FNEF et de Metropolitan Filmexport. Pour ce dernier, la lutte contre le piratage devrait être considérée comme un enjeu majeur en cette période de crise, afin de soutenir l’économie des éditeurs de films, contraints à des équations économiques "toujours plus délicates". "Nous ne comprenons pas que les gouvernements, locaux ou européens, ne prennent pas conscience du problème et de prennent pas des mesures. En France, nous sommes dans l’attente d’une loi dans ce sens, repoussée à une date inconnue. Nous ne pouvons pas accepter que, dans la situation actuelle où nous sommes fragilisés par le manque de recettes, celles qui existent disparaissent pour raison de piratage." 

Le sujet a été refermé par Laura Houlgatte : "La piraterie reste un combat clé pour les salles de cinéma comme pour l’Unic. Nous travaillons durement au niveau européen pour que les règles qui entourent la lutte contre le piratage soient renforcées. Et nous mettons d’ailleurs en exergue les conséquences de la Covid pour défendre cet argument."

L’angle international a été ensuite abordé avec Daniela Elstner. La directrice générale d’Unifrance a ainsi fait état des bons résultats du cinéma français à l’étranger, à l’instar de la France où il fut le principal moteur de fréquentation. "Cette cinématographie était bien présente et parfois même plus disponible que la production nationale de certains territoires." Et la dirigeante de noter notamment que fin mai, la part de marché des films français à Taïwan ou en Corée du Sud pouvait grimper jusqu’à 65%. "Comme en France, le cinéma français a tenu ses promesses à l’international." Et ce, dans un contexte compliqué par l’annulation ou la digitalisation de nombreux festivals et marchés.

"Les festivals online fonctionnent", a témoigné Didier Allouch, citant notamment les récentes acquisitions de Netflix à Toronto. Non sans relever toutefois la suractivité des plateformes de streaming sur ces marchés, questionnant pour le coup la capacité des distributeurs de cinéma à faire face à de telles campagnes d’achat. Ce qui prive la salle de nombreux titres, et notamment les productions américaines du milieu. "Les distributeurs n’ont tout simplement pas la force de frappe financière des plateformes, et ne peuvent donc s’aligner. Et là encore, la situation aux USA est un problème", a pointé le dirigeant de Metropolitan Filmexport, expliquant que faute d’acquéreurs de droits pour l’Amérique du Nord, les vendeurs et producteurs préfèrent s’engager sur les droits monde tels que proposés par les plateformes plutôt que de vendre territoire par territoire au risque de laisser l’œuvre orpheline outre-Atlantique. "Tant que le marché US ne se relèvera pas, les distributeurs locaux ne pourront pas battre les offres des plateformes sur les marchés."

Rendre le risque soutenable
Pour revenir à la problématique de l’offre, Victor Hadida a rappelé que 125 films étaient sortis en France cet été, contre 145 l’été précédent, soit une offre diminuée de seulement 20 titres. "C’est cette petite frange qui manque, mais une frange importante qui concentre beaucoup d’entrées." Aussi, le président des éditeurs de films a insisté sur la nécessité d’articuler des dispositifs d’aides pour influer directement sur l’économie des sorties. "Un crédit d’impôts spécifique, tel que nous le défendons depuis des mois, permettrait de descendre le point mort [de chaque film] et rendre le risque pris suffisamment soutenable."

Tout en rappelant l’importance du plan de relance étatique sur le point d’être amorcé en France, et celle de l’uniformité de la filière cinéma, dans un contexte de concurrence globale face à des acteurs internationaux aux économies cyclopéennes. "Nos secteurs sont des nains, devant un business mondial tel qu’en volume, nous n’avons pas la capacité de nous imposer en vrais concurrents. Mais notre singularité réside dans ce que nous apportons culturellement."

Un soutien public et une solidarité absents dans une majorité de territoires, a rappelé Laura Houlgatte : "Dans de nombreux pays d’Europe, ce soutien n’existe pas. C’est donc une logique toute darwinienne qui va s’appliquer. A force d’attendre que l’ensemble du monde soit ouvert, de nombreuses salles vont fermer dans de nombreux territoires européens, et ne rouvriront pas." "C’est un devoir politique et européen, a jugé Daniela Elstner. Il y a un vrai travail à effectuer, pays par pays. Tous les gouvernements doivent se saisir du sujet. Et nous n’avons pas beaucoup de temps."

Kevin Bertrand et Sylvain Devarieux
© crédit photo : K.B.


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