Cinéma

Lumière MIFC 2021 - The Film Foundation racontée par Margaret Bodde

Date de publication : 13/10/2021 - 08:56

Venue pour la première fois à Lyon pour accompagner Martin Scorsese quand il a reçu le prix Lumière en 2015, la directrice générale de The Film Foundation, a livré, au titre de Grand témoin du 9e Marché international du film classique, un large aperçu de l’action majeure pour la préservation du cinéma américain et mondial menée depuis 31 ans par cette organisation à but non lucratif, prolongée par The World Cinema Project.

Pour débuter cette keynote, menée par Gérald Duchaussoy, Margaret Bodde a donné un exemple tout récent illustrant le travail de The Film Foundation, et plus précisément de The World Cinema Project : L’échiquier du vent de Mohammad Reza Aslani, sorti en France en salles cet été par Carlotta. Ce film iranien est "un exemple parfait du programme World cinema project. Un film perdu, montré en 1976 à Téhéran puis confisqué". Le réalisateur a essayé de retrouver son film après la Révolution, sans y parvenir, tous les éléments étant détruits. Alors que Margaret Bodde travaillait avec des partenaires du World Cinema Project et notamment avec L’Image retrouvée, ils ont appris qu'un négatif original camera avait été découvert à Téhéran et il a pu être envoyé à Paris. " C’était miraculeux". Avec la collaboration du réalisateur et de sa fille, qui habite à Paris, et de son chef opérateur, le négatif original a pu être scanné en 4K. "Et Carlotta a fait un travail merveilleux pour la sortie du film en France."
 
900 films restaurés et préservés depuis 1991
Puis Margaret Bodde est revenue sur les origines de The Film Foundation, créée il y a 31 ans, après la diffusion d’un trailer sur le travail de « Marty » Scorsese et son impact sur la préservation du cinéma, trailer réalisé il y a neuf ans pour le 70e anniversaire du cinéaste. A l’époque, 600 films avaient pu être restaurés par le biais de la fondation. Aujourd’hui, ils sont au nombre de 900.
A l’origine, en 1990, Martin Scorsese et d’autres réalisateurs comme Steven Spielberg, Francis Ford Coppola, George Lucas, Stanley Kubrick, Sidney Pollack, étaient émus par l’idée que le cinéma qu’ils ont aimé dans leur jeunesse était en train de disparaître. Ils ont lancé cette fondation pour créer un point entre les studios et les archives à but non lucratif, a raconté Margaret Bodde. La fondation a été construite avec les Archives Film & Television de UCLA, pour leur donner des moyens et exposer leur travail. Martin Scorsese a vu par exemple des films dans années 70 des films comme Sept ans de réflexion, dont l’image était très altérée. Cette idée que le cinéma était jetable l’a poussé à fonder la fondation et lancer une campagne pour lutter contre la décoloration des films. "Car si on ne faisait pas ça, on allait tout perdre".

Quand The Film Foundation a démarré, il y avait besoin de conserver et restaurer le cinéma américain. "Nous nous sommes concentrés là-dessus même si nous ne savions pas comment faire. Au début, la fondation c’était moi seule, et je travaillais sur des millions d’autres choses pour Martin. En 1991 quand j’ai commencé à travailler, il avait déjà créé d’énormes classeurs studio par studio, avec une liste de films classés A, B et C par priorité de restaurations nécessaires. Il a utilisé son succès des Affranchis pour, quand il voyait les gens de studio, leur donner le classeur correspondant à leur catalogue. Souvent les studios ne savaient pas qu’ils possédaient ces films. Ils achetaient des catalogues mais sans savoir alors ce que contenait les boîtes. Donc quand la fondation a démarré, on avait déjà commencé. Petit à petit, nous avons levé de l’argent et nous avons fait des donations pour toutes les archives. Puis ça a évolué, et les archives nous proposaient une fois par an leur priorité par rapport à ce qu’ils avaient trouvé".

La fondation, la présence de Martin Scorsese et du conseil d‘administration qui compte aussi aujourd’hui notamment Paul Thomas Anderson, Alexander Paynes, Wes Anderson, Christopher Nolan, Sofia Coppola, Joanna Hogg, Guillermo del ToroBarry Jenkins, font que ce travail importe la presse, le public et l’industrie. Si les archives sont les partenaires de The Film Foundation, les relations avec les studios sont un peu plus corsées : "Ils ont trouvé une motivation économique à l’époque de l’émergence du marché DVD. C’est plus l’économie qui pousse les studios. Quand on parle "Heritage" (patrimoine) à des patrons de studio, ils ont un regard assez vague".
 
The Film Foundation a aussi travaillé depuis quelques années sur des films indépendants. "Ce qui a été incroyable est qu’au fur et à mesure des restaurations, ça a donné la possibilité pour les réalisateurs et réalisatrices de réévaluer l’importance de leurs films". Parmi les titres indépendants restaurés, figurent par exemple des films qui ont marqué l’Histoire du cinéma comme Shadows et Une femme sous influence de John Cassavetes ou Wanda de Barbara Loden.

The Film Foundation consacre aussi une partie de son activité à restaurer des films expérimentaux et d’avant-garde, en les soutenant via une bourse annuelle. Par exemple, ont été aidés pour leurs restaurations des films Jonas Mekas, Barbara Hammer ou Andy Wahrol. Une part de l’action.
 
The World Cinema Project et The African film heritage project
A partir de 2007, Martin Scorsese a voulu étendre l’action de The Film Foundation au reste du monde en créant The World Cinema Project, dans le but de restaurer des films provenant de régions où les ressources sont rares et où il n'y a pas ou peu d'archives. The WCP a été lancé au Festival de Cannes par lui, avec le soutien de Thierry Frémaux, et de Gian Luca Farinelli et Cecilia Cenciarelli de la Cinémathèque de Bologne. Ce programme n’existerait pas sans eux, a souligné Margaret Bodde. Ce programme est unique pour notre fondation. Une fois qu’on a identifié le film à risque, le WCP prend leurs droits de distribution disponibles, pour les faire voyager et les faire découvrir". A ce jour, 46 films en provenance de 27 pays ont été restaurés. Un partenariat avec Criterion a permis que 18 films soient édités en Blu-ray/DVD dans trois coffrets intitulés  “Martin Scorsese’s World Cinema Project", en plus d’éditions individuelles de quelques-uns, permettant à ces œuvres de toucher une plus large audience.

En 2017, avec le même objectif de "rendre disponibles les films et combler les trous qui manquait dans la culture cinématographique", The World Cinema Project a lancé un autre programme autour du cinéma africain de patrimoine : The African film heritage project. Pour cela, l’organisation s’est alliée à des partenaires essentiels : la fédération panafricaine des réalisateurs (FEPACI), l'UNESCO, et la Cinémathèque de Bologne. Depuis 14 longs métrages ont été restaurés dont le documentaire Lumumba, mort d’un prophète de Raoul Peck (France, 1990), et Sambizzanga de Sarah Maldoror (France-Angola, 1972), out tout récemment La noire de 66 de Ousmane Sembené, qui sera présenté au prochain Fespaco.

Pour les choix des projets de restauration qui vont être faits en général, la fondation s’appuie sur des demandes de ses partenaires, les archives dans le monde entier, ou bien certaines restaurations sont initiées par son conseil d’administration ou des réalisateurs impliqués dans histoire du cinéma. "Marty a un 6e sens pour des films en péril. Il me pose une question et là on se rend compte que c’est un film où il n’y a pas de négatif. Par exemple, The Chase d’Arthur Ripley de 1946 était un film orphelin. Marty en parlait et c’est Bertrand Tavernier qui a trouvé le collectionneur en France qui avait la copie et qui a permis qu’on restaure le film" a raconté Margaret Bodde. Paul Thomas Anderson a lui poussé pour la restauration de Caught ! (Pris au piège) de Max Ophüls (1949), avec James Mason, que Paramount est en train de terminer.
 
Portée par des valeurs culturelles, afin de pouvoir transmettre les films des différentes régions du monde aux générations plus jeunes, de permettre un dialogue entre les films du passé et contemporains, la fondation repose sur modèle économique à l’américaine. Organisation à but non lucratif, elle lève des fonds aux Etats-Unis, où le gouvernement ne finance pas d’action culturelles sauf la National film foundation."Et nous recevons du financement d’autres fondations, en particulier de the Hobson/Lucas Family Foundation animé par Mellody Hobson et George Lucas, Christopher Nolan et Emma Thomas’ Morf Foundation" a indiqué Margaret Badde. Elle a aussi cité The Material World Foundation, the Annenberg Foundation, ainsi que la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé. The Film Foundation s’appuie aussi sur des programmes d’entreprises, comme actuellement avec Turner Classic Movies et WarnerMedia, mais aussi Rolex et Netflix. Et depuis 2002, elle est associée à la Director’s guild of America, qui lui apporte un soutien annuel et lui fournit ses bureaux, situés à New York et Los Angeles.

Concrètement, The Film Fondation privilégie la restauration à partir du négatif original camera, ou à défaut de le trouver, au plus proche possible de la copie originale et du son original. Elle travaille ensuite avec les meilleurs laboratoires dans le monde, et avec le réalisateur ou collaborateurs créatifs du film s’ils sont encore vivants. "Notre philosophie est de passer plus de temps à restaurer le film que le temps qu’il a fallu à faire le film ! C’est en tout cas ce qui se produit souvent". Une fois les films restaurés, la fondation et ses partenaires font en sorte de conserver "l’image et le son dans des conditions optimales, avec dans l’idéal préservation photochimique et un transfert numérique au plus haut niveau".

Si son action est puissante, l’équipe de The Film Foundation n’est composée que de quatre personnes à temps plein, avec autour de Margaret Bodde (recrutée par Martin Scorsese dès 1991 après qu’elle ait étudié le cinéma à l’Université et travaillé à la préservation de photos à la bibliothèque du Congrès à Waghington puis travaillé chez Miramax), Jennifer Ahn, Kristen Merola, et Rebecca Wingle. Travaillent aussi pour la foundation Julia Wayne, consultante sur le programme d’éducation à l’image Story of Movies, Kent Jones, et Cecilia Cenciarelli (pour The World Cinema Project). La fondation a noué de nombreux partenariats avec des distributeurs, des exploitants et des festivals dans le monde comme Criterion, TCM, le BFI, la Cineteca di Bologna, Carlotta, et Milestone. A New York and LA, la foundation travaille avec the Film Forum, le MoMA, et l’Egyptian Theatre de l’American Cinematheque. Le Festival de Cannes est aussi un partenaire majeur, comme Lumière et Il Cinema Ritrovato à Bologne, et le festival de Venise.

Le programme d’éducation à l’image The Story of movies est un cursus distribué gratuitement. La fondation travaille pour ce programme depuis 2005 avec 120 000 enseignants et atteint plus de 10 millions d’élèves. Elle propose aussi d’autres programmes : Portraits of America : Democracy on film et The American West and the Western Film Genre.
 
A la fin de cette keynote, interrogée sur les films dont elle était la plus fière dans le programme de The Film Foundation, Margaret Bodde a cité "des titres qui n’existeraient plus si rien n’avait été fait" : Wanda de Barbara Loden (1970). Mais aussi Born in flames de Lizzie Borden (1983), La nuit des morts vivants de Georges A.Romero (1968), et Souvenir de justice de Marcel Ophuls (un documentaire de plus de 5h de 1976).

Quant à l’évolution future de The Film Foundation, Margaret Bodde a souligné que si notre façon de regarder les images change, les films restent eux les mêmes. Si l’un des premiers objectifs de la fondation était de convaincre les studios de préserver leurs collections et de commencer à travailler en collaboration avec les archives puis ensuite d’élargir les programmes pour répondre aux besoins, la mission de la fondation est restée constante au cours des trois dernières décennies : "préserver, restaurer et rendre accessibles des films de toutes les époques, genres, régions et éduquer les gens sur les l'importance du cinéma - en tant que forme d'art et en tant que partie vitale de notre histoire culturelle". C'est cet objectif principal qui va continuer de guider son travail. 

Sarah Drouhaud
© crédit photo :


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