Télévision

Annecy 2019 - Numérique/Hertzien : une coexistence nécessaire

Date de publication : 14/06/2019 - 08:35

Lors d’une table ronde sur le thème de l’animation à l’heure du numérique, le SPFA a évoqué les enjeux de la transposition de la directive SMA pour la filière et bien sûr le cas de France 4, le syndicat plaidant avec la SACD, rejoints par d’autres - dont le président des Hauts de France Xavier Bertrand -, pour un moratoire sur la suppression de la diffusion linéaire de la chaine jeunesse de France Télévisions.

C’est avec un invité surprise, Xavier Bertrand, le président de la région Hauts de France, par le biais d'un message vidéo, mais sans deux personnalités attendues, la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, et la députée Aurore Bergé (qui s’en est excusée et a réaffirmé dans un message son soutien à un délai plus long avant l’arrêt de France 4) que le Syndicat des producteurs de films d’animation (SPFA) a tenu sa table ronde sur le thème de l’animation à l’heure du numérique.

La veille, France Télévisions, sans Delphine Ernotte déjà, avait annoncé le lancement en décembre 2019 d’une nouvelle plateforme numérique jeunesse. Si ce projet est bien accueilli par le SPFA et la SACD, les deux organisations ont réaffirmé la nécessité d’instaurer un moratoire sur l’arrêt de la diffusion de France 4 en linéaire. Les autres intervenants choisis par le SPFA pour s’exprimer, la RTBF, Canal+, ainsi que Xavier Bertrand, partageaient tous cet avis.
L’absence de Delphine Ernotte et d’Aurore Bergé a été interprétée comme le signe que le gouvernement n’avait pas pris de décision sur un éventuel rallongement du délai de l’extinction de la diffusion de France 4 en linéaire prévue à l’automne 2020 et son basculement complet en ligne.
"Le bonne nouvelle est que nous avons depuis hier un créneau parlementaire pour la loi audiovisuelle début janvier 2020, la mauvaise est que les absences (de Delphine Ernotte et d’Aurore Bergé, ndlr) sont le signe d’une absence de décision du pouvoir politique" a estimé Pascal Rogard, Dg de la SACD. Lui et Philippe Alessandri, le président du SPFA, ont dévoilé il y a quelques jours la lettre qu’ils ont envoyée conjointement au Président de la République pour lui proposer un moratoire sur ce sujet.

Pascal Rogard a rappelé que depuis le déjeuner du 13 mai à l’Elysée avec les "industries culturelle et créatives", les choses ont bougé sur France 4 : "Une réflexion (au gouvernement) a été engagée, mais derrière il y a des arbitrages budgétaires à faire, des conséquences à gérer, nous sommes dans une situation où le pouvoir politique est parfaitement éclairé sur France 4. Il sait que France Télévisions n’a pas respecté ses engagements pour commencer à basculer les programmes jeunesses de France 4 sur les autres chaînes. La position que nous exprimons avec le SPFA est de ne pas de renoncer à arrêter France 4 en linéaire mais de prendre le temps d’installer les programmes jeunesse sur le numérique, a-t-il précisé. Et puis, d’un côté on dépense fortune pour le Pass Culture et de l’autre on enlève la culture qui est déjà là".
Auparavant, le Dg de la SACD avait démarré en déclarant que la "décision du gouvernement de supprimer France 4 est d’une stupidité sans nom. L’ensemble des grandes chaînes européennes se développent sur le numérique, il faut que FTV aille sur le numérique, mais en gardant un socle de diffusion hertzienne. Il y a encore des zones qui ne sont pas desservies par internet, on a en beaucoup parlé avec les gilets jaunes… Le service public doit desservir tous les territoires et tous les publics. Quand on prend une mauvaise décision, on revient dessus". Et Pascal Rogard de faire remarquer que si Nicolas de Tavernost (M6) vient de "racheter Gulli, c’est que les programmes jeunesse en linéaire ont donc une grande valeur. Il est un homme d’affaires expérimenté.».

Pour un regard de l’étranger, François Tronc, le Dg du pôle contenus de la RTBF, a raconté que dans son nouveau schéma d’organisation et de stratégie, le groupe public belge a fait le choix, dès lors que le public de 4/12 ans regardait encore à 86% la télévision en linéaire, de continuer une offre linaire, en plus du non linéaire. Pour lui, ce public devrait être encore friand pour un long moment de ce média. Il a rappelé que pour la BBC, le basculement de sa chaîne jeunesse BBC3 est considéré comme un échec. 

Le SPFA "aime" dixit son président Philippe Alessandri le projet de la plateforme jeunesse numérique de France Télévisions mais "pour lui donner toutes les chances, il faut maintenir France 4 en linéaire tant que enfants regardent les programmes en linéaire". Selon lui, si la France persistait, elle s’isolerait sur la scène européenne et internationale. "Le débat des chaînes publiques jeunesse n’est pas de savoir s’il en faut une ou pas, mais plutôt s’il en faut deux. Tous les pays européens ont une chaîne européenne". Il a ajouté que des opérateurs comme Disney ou Warner qui annoncent des investissements dans la jeunesse en ligne n’abandonnent pas pour autant ses fréquences. 
Le SPFA, par le biais de son délégué général Stéphane Le Bars, a calculé que l’arrêt de France 4 en linéaire conduirait à une chute des programmes jeunesse sur France télévisions de 55% en nombre d’heure : de 5878 à 2800 heures ! En outre, il a rappelé que la consommation des programmes jeunesse pour France Télévisions s’effectuait en 2018 encore à 75% en linéaire (80% en 2017). Et cette interruption de France 4 interviendrait alors que la chaîne, positionnée jeunesse seulement depuis 2015, est en progression en audiences et notamment sur les carrefours d’audiences les plus importants sur la jeunesse.

Gérald Brice-Viret, Dg des programmes et des antennes du groupe Canal+, a estimé que si le numérique est une véritable opportunité pour le groupe grâce à MyCanal - en jeunesse, MyCanal Kids vient d’être reconfiguré-  en complément de l'offre linéaire avec 15 chaînes jeunesse et 25% de part d’audience sur les abonnés 4-14 ans. Il a plaidé pour ne pas opposer linéaire et non linéaire. A propos de France 4, il a noté que son avantage était l’absence de publicité quand Gulli, qu’il a dirigée, a une partie de ses programmes construits avec des fabricants de jouets.

Quant au président des Hauts de France, Xavier Bertrand, il a plaidé pour le moratoire sur l’arrêt de la diffusion linéaire de France 4. Pour lui, cette décision d’arrêter la diffusion linéaire de ce service public est simplement "une question de rabot et de coupes budgétaires". Il a rappelé que jusqu‘ à certain âge il est préconisé de laisser les enfants regarder le linéaire que les tablettes, le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer ayant dit lui-même qu’avant un certain âge il ne faut pas de tablette. "Donc pourquoi faire le contraire ?" "En arrêtant France 4, croit-on que du jour au lendemain on va rivaliser avec une plateforme ? Jamais de la vie" a-t-il aussi argumenté. "S’il y a une hésitation aujourd’hui pour revenir sur cette décision", il faut que le gouvernement aille au bout car ça serait "une faute" d’arrêter ce service public qui fait le lien avec la jeunesse.

Les enjeux de la transposition de la directive SMA pour l’animation

L’autre sujet majeur pour l’animation à l’heure du numérique qu’a mis en avant le SPFA est la transposition de la Directive SMA qui va mettre à contribution les plateformes comme Netflix et Amazon, en leur imposant un quota minimum de 30% d'œuvres européennes et en leur appliquant le principe du pays ciblé pour leur contribution aux œuvres européennes.
Pour le SPFA, cette transposition va accroitre le volume de production, développer l’emploi et doper l’export. Le danger majeur est le transfert de la propriété intellectuelle qui pourrait basculer aux mains des plateformes. Aujourd’hui, les producteurs d’animation sont un peu protégés car ces opérateurs entrent plutôt en 2e fenêtre. Et les producteurs ont la capacité entre le soutien automatique, le crédit d’impôt et l’apport d’une chaîne qui leur permettent de mettre 50% du budget de la série sur la table. Après la transposition, une partie de ces apports se fera sans chaîne et déclenchera le soutien et le crédit d’impôt. Pour le SPFA, il y a besoin d’une intervention réglementaire pour éviter une négociation contractuelle qui se fasse au détriment du producteur indépendant.

Pour Philippe Alessandri, "l’animation est certainement le genre le mieux placé pour prendre le virage du numérique. Ça fait des années qu’on s’adresse à un public français tout en s’adressant depuis 20 ans à un public international…Le déploiement des plateformes est extraordinaire à condition que le régulateur nous permette de freiner les ardeurs de ces acteurs que sont les plateformes. Les acteurs américains jusqu’ici respectaient les règles. Face à nous, Netflix veut tous les droits pour l’éternité et va jusque par ses contrats à récupérer la propriété des projets que les producteurs sont susceptibles de lui vendre". Il a cité l’exemple de la série de fiction Plan cœur. Pour les producteurs indépendants, les éléments essentiels sont : la durée des droits (3, 4, 5 ans) ; de pouvoir conserver la propriété du projet ; de faire en sorte que leurs investissements soient comptabilisés au prorata du marché français.

Depuis la salle, Marc du Pontavice (Xilam) a illustré à travers son deal avec Disney+ pour la série Tic et Tac annoncé à Annecy, le rapport de force avec une plateforme américaine. Xilam a réussi dans sa négociation à imposer à Disney que l’ensemble de la création graphique et éditoriale soient sous contrat de droits français. Cela a été rendu possible selon lui parce que Disney cherchait un savoir- faire particulier chez Xilam. Mais spontanément, Disney ne serait pas aller chercher des auteurs français, a-t-il ajouté. Pour lui, le régulateur doit donner aux producteurs les moyens de ce rapport de force à un moment où avec la Directive le nombre d’interlocuteurs pour les producteurs va augmenter. Sans cela, ils ne pourront pas travailler.

Sarah Drouhaud
© crédit photo :


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