Cinéma

Lumière MIFC 2020 - La mutation des salles au service du patrimoine

Date de publication : 16/10/2020 - 08:14

Prenant pour thématique "La salle de cinéma en mouvement, les séances alternatives du cinéma de patrimoine", la table-ronde exploitation du 8e Marché international du film classique s'est penché sur les initiatives innovantes liées aux salles et leur mise au service de la diffusion des œuvres classiques en particulier.

Organisée dans le cadre du Parcours exploitant Afcae-ADRC, du volet professionnel du Festival Lumière 2020, cette table ronde réunissait un panel d’intervenants tous liés de près ou de loin à la salle de cinéma : Pierre-Emmanuel Le Goff, pdg de La 25e Heure ; Joséphine Letang, directrice générale de La Toile ; Christophe Maffi, gérant directeur de la SCOP Le Navire, qui exploite quatre cinéma en Région Sud ; Cerise Jouinot, responsable cinéma à la Cité internationale de la Bande-Dessinée et de l’Image d’Angoulême ; Stéphane Goudet, directeur artistique du cinéma Le Méliès de Montreuil, en Seine-Saint-Denis ; Nathanaël Karmitz, président du directoire de MK2 et grand témoin du 8e MIFC ; et Pedro Borges, directeur de MIDAS Filmes et Cinema Ideal, invité d’honneur dans le cadre du focus accordé au Portugal.

Pour un focus d’autant plus pertinent dans une année de crise où l’exploitation demeure heurtée de plein fouet par les conséquences de la pandémie que l’on connaît, et pour laquelle aussi le cinéma classique semble avoir revêtu un rôle de valeur refuge dans un marché plombé par une offre incomplète à l’affiche. Mais c’est également au-delà du contexte de crise que se sont situé les débats, en focalisant aussi l'attention sur les idées, stratégies, méthodes et protocoles innovants, et sur les problématiques et les enjeux de la diffusion de cinéma classique et de patrimoine face aux mutations de la salle et de ses spectateurs.

Trois initiatives, distinctes, de diffusion des œuvres classiques et de patrimoines, pour deux d’entre elles faisant le lien entre la salle et la sphère digitale ont été évoquées. Tout d’abord, la plateforme de La 25e Heure, basée sur des séances géolocalisées à horaires fixes avec un partenariat de partage de recettes avec chaque salle, lancée quelques temps après l’annonce de l’Etat d’urgence en mars. "L’idée était de palier à la fermeture des salles, et assurer le lien avec les spectateurs jusqu’à la réouverture, après laquelle l’intérêt demeure de programmer des séances hybride", a expliqué Pierre-Emmanuel Le Goff. Un dispositif au sein duquel le cinéma classique occupe une place significative. "Les séances patrimoine font partie des évènements que nous avons programmés, et elles ont plutôt bien marché, avec des résultats allant de 40 à 2 000 connectés par séance, pour des séances pouvant être rattachées à plusieurs cinémas à la fois."

"Récupérer des publics"
Si les séances classiques représentent à ce jour "un pourcentage plutôt faible" de l’activité totale de la plateforme depuis mars, "nous souhaitons accélérer sur ce créneau, car il s’agit d’une valeur refuge. Mais tout l'enjeu demeure la nécessité d’évènementialiser, thématiser et accompagner ces séances" pour les valoriser. Avec la potentialité éventuelle d’élargir le public des salles et des films programmés : "on estime notamment qu’il s’agit d’une manière de récupérer des publics qui ont abandonné les salles, en les captant avec des évènements et des échanges retransmis en virtuel."

Dans un autre genre, La Toile*, initiative lancée voilà trois ans, s’inscrit plus en complément de la programmation des cinémas – quand bien même la plateforme a joué un rôle de substitution durant la fermeture. Le dispositif a été lancé avec 5 cinémas partenaires en 2017 et en compte aujourd’hui 230. "L’idée est de faire rentrer les cinémas dans l’ère du digital et de la VàD. En s’adressant aux spectateurs restés chez eux mais qui ne veulent pas perdre le lien avec la salle de cinéma et son actualité, en préservant le rôle de prescription de l’exploitant", a détaillé Joséphine Létang, précisant que 45% des œuvres de la plateforme environ sont des titres classiques. "Comme nous intervenant en complément de la programmation de la salle, nous allons proposer les anciens films du réalisateur d’un film nouveau, ou des sélections de documentaires ou d’animation en rapport. Cela permet aux salles d’accompagner la cinéphilie de leurs spectateurs."

"Dans le cadre de ces rapports entre salle et digital, on ne peut pas généraliser ce qui s’est passé depuis le confinement, ni l’appliquer à ce que sera notre vie future", a relativisé Nathanaël Karmitz. "Notre métier, en tant qu’exploitants, est de faire sortir les gens de chez eux, de créer et gérer nos communautés de spectateurs dans nos villes et nos quartiers. Le lien des salles avec le digital est une nécessité aujourd’hui, même s’il reste compliqué, technique et coûteux. Mais les dispositifs innovants dont on parle ne peuvent pas remplacer l’activité de la salle de cinéma."

Le groupe MK2 a pour sa part initié pendant le confinement le programme Curiosity, basé sur une sélection d’œuvres issues du son catalogue. "Le problème n’était pas tant de garder le lien avec les spectateurs, mais de rester une activité du quotidien, bien ancrée dans le quotidien des gens." Aussi, ce dispositif "n’était pas du tout une virtualisation de notre salle et de notre métier d’exploitant, mais une vitrine pour notre patrimoine et notre catalogue." Une démarche de cataloguiste, donc, plus que d’exploitant, que le dirigeant a annoncé vouloir pérenniser à l’avenir, dans une version "toute neuve" lancée dès le 25 novembre, en envisageant de l’ouvrir à des titres issus d’autres catalogues et éditeurs. Le programme a généré entre 25 000 et 35 000 spectateurs cumulés par semaine, avec des programmes attirant en moyenne 5 000 à 7 000 spectateurs pour "les plus pointus", jusqu’à 15 000 pour les plus accessibles.

"Abattre la frontière entre salle et digital"
"Au-delà même de la difficulté du film, sa rareté et le caractère improbable de sa programmation, l’angle et l’accompagnement vont être déterminants", a témoigné Stéphane Goudet, dont la salle, Le Méliès de Montreuil, a eu recours au dispositif de La 25e Heure. "Il est essentiel de travailler l’accompagnement initié par les éditeurs et distributeurs y compris dans ces modèles hybrides. L’accompagnement physique par des universitaires, des professionnels ou des critiques demeurent primordiaux pour donner de la force et relire l’histoire du cinéma. Mais la grande leçon de cette période demeure qu’il faut abattre la frontière entre la salle et le digital, travailler sur les deux secteurs et arrêter de les opposer. Et même en ralliant d’autres secteurs, comme le spectacle vivant."

D’autant que cette coopération entre l'exploitation et diffusion digitale peut aller dans les deux sens. "Cette complémentarité entre la salle de digital peut prendre plusieurs formes, et pas seulement aller vers la digitalisation de la salle", a point Nathanaël Karmitz. Et le dirigeant de citer en exemple les initiatives de la plateforme de streaming Mubi au Royaume-Uni (offrant des places de cinémas) ou encore des Orange Ciné Days. "Toutes les initiatives, à partir du moment où elles reposent sur le principe même de montrer des films, sont à considérer. Elles participent au même univers. L’important demeure qu’elles nous offrent plus de visibilité et qu’elles élargissent le public."

Loin du digital, la table-ronde a également permis de revenir sur une autre initiative organisée pendant le confinement par la société coopérative et participative Le Navire, qui exploite quatre cinémas entre la Drôme et l'Ardèche – pour les citer : le Navire d'Aubenas, l'Eden de Crest, le Cinéma de Pierrelatte et le Navire de Valence, à savoir un drive-in itinérant. "Nous étions équipés, avec un écran gonflable de 15 mètres, et avons été sollicités par des municipalités et autres exploitations de la région pour organiser ces séances." Une initiative d’exploitant à ne surtout pas rapprocher des séances plein air illicites organisées hors des protocoles du CNC, qui a permis d’exposer quelques œuvres classiques auprès de spectateurs pour la plupart cinéphiles et assidus. Pour des œuvres en grande majorité plutôt cultes et grand public. Un concept éphémère, qui aura pris fin après le déconfinement. "Une fois que nous pouvions remettre des chaises, nous avons laissé tomber les voitures. Mais ce fut une expérience incroyable, et qui a engendré une grande couverture médiatique."

Le cas portugais
Cette conférence a en outre été l’occasion d’aborder le cas spécifique du marché portugais via le témoignage de Pedro Borges, distributeur et exploitant. Pour autant, la diffusion du cinéma classique, et encore plus du patrimoine portugais, demeure compliquée dans le pays, la faute à un accès difficile aux œuvres. "Concernant le patrimoine portugais, avant les années 1960, il y a très peu de choses intéressantes à montrer du point de vue cinéphile. La numérisation du cinéma portugais est très en retard, il y a très peu de films restaurés, et donc, très peu que l’on peut montrer."

"Le Portugal souffre également d’un déficit de points de diffusion", a pour sa part réagi Nathanaël Karmitz. "Les multiplexes appartiennent à une compagnie de téléphone qui est également distributrice et diffusent son propre catalogue en ligne. Les effets de concentration auxquels le cinéma a fait face dans son Histoire sont encore réels, à une échelle de plus en plus mondiale. Il faut se rappeler cette histoire de notre industrie, car ce ne sont pas des phénomènes nouveaux."

Et si le Portugal ne compte pas d’initiatives hybrides ou innovantes faisant le lien entre salle et digital, le contexte de crise sanitaire aura eu pour conséquence d’encourager les idées neuves. "Nous avons le projet, même si du point de vue technique et financier ce n’est pas évident, de créer une plateforme Cinema Ideal Online, qui permette de diffuser à la fois en salle et en VàD simultanément les séances des films dès leur deuxième semaine d’exploitation. Tout en proposant des œuvres de notre catalogue. L’idée est d’appliquer le même prix d’entrée. Il faut aller chercher le public où il est."

Sylvain Devarieux
© crédit photo : La rivière rouge - DR


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