Cinéma

Cannes 2026 – Pierre Le Gall réalisateur du film "Du fioul dans les artères" : "C'est un anti-road movie, dans le sens où l’horizon en est absent"

Date de publication : 16/05/2026 - 10:00

Pierre Le Gall a écrit pour la télévision, le théâtre ou le cinéma, dont le court métrage d'animation Les belles cicatrices, en Sélection officielle à Cannes et nommé aux César 2026. Du Fioul dans les artères, son premier long métrage a été sélectionné par la Semaine de la Critique en séance spéciale.

Quelques mots sur votre parcours d’auteur… Des collaborations plus marquantes que d’autres ? 
Ce que j’aime dans mon travail, c’est de chercher perpétuellement de nouvelles histoires pour transmettre des émotions. J’ai commencé au Studio Xilam en écrivant sur des séries d’animation. Je me disais qu’écrire pour la jeunesse c’était une façon d’ouvrir les imaginaires des citoyens de demain. Je crois que j’ai par la suite toujours vu mon métier ainsi : créer pour donner accès à la liberté de penser et de ressentir. Du fioul dans les artères émerge de ce même désir : voir deux travailleurs acharnés vivre une grande histoire d’amour en leur offrant un droit à la beauté et à la liberté.

Récemment, j’ai co-écrit Les belles cicatrices, un court-métrage qui a eu un beau retentissement public et critique (Compétition officielle à Cannes 2024, nommé aux César 2026). Le film aborde une rupture amoureuse avec frontalité et poésie. Raphaël Jouzeau, le réalisateur, voulait un film très dialogué, dans lequel les personnages verbalisent beaucoup leurs émotions, notamment par le biais de monologues. C’est en écrivant ce film à ses côtés, que je me suis autorisé à aller encore plus loin vers la tendresse de mon propre film.

Comment pichez-vous Du fioul dans les artères
C’est une histoire d’amour entre un routier français et un routier polonais. La route les a fait se rencontrer mais les empêche de se revoir. C’est un film sur le manque amoureux, la solitude et la place démesurée que le travail prend dans nos vies humaines, avec en fond une question existentielle qui m’obsède : quand on passe sa vie à travailler pour être digne et libre, quel temps nous reste-t-il à offrir aux gens qu’on aime ?

D’où vous est venue l'idée initiale du film ?
Lors du premier confinement, j’ai été touché par les métiers peu valorisés mais fondamentaux au bon fonctionnement de notre société. J’ai été marqué par ces femmes et ces hommes qui travaillaient dans des conditions inconfortables, voire dangereuses face au virus, et qui pourtant continuaient sans colère. Malgré le peu d’égards qu’on leur porte, les routiers semblaient animés par une conscience solidaire, fiers de transporter tout ce dont la population a besoin pour se nourrir et vivre. J’ai pris conscience que sans leurs camions, la France serait à court de ressources en 48 heures… et que tout ce qui nous entourait avait été un jour ou l’autre transporté par un camion, absolument tout ! Je me suis intéressé à leur mode de vie : beaucoup de routiers partent encore à la semaine et vivent leurs relations sentimentales et l’éducation de leurs enfants seulement le week-end ou à distance. Mais tous parlent de leur passion de la route. C’est aussi cela qui m’a touché : un milieu avec une vraie fierté professionnelle. De là est né mon envie d’écrire une grande histoire d’amour dans cet univers peu représenté au cinéma. 

Vous avez écrit le scénario avec Camille Perton et Martin Drouot. Comment vous êtes-vous partagés les tâches ?
J’avais écrit une première version de scénario dans laquelle le routier français n’assumait pas son homosexualité tandis que le routier polonais avait une femme et un enfant en Pologne. Lors d’une résidence d’écriture au Moulin d’Andé, j’ai finalement trouvé cette dramaturgie surannée et décevante. Et je me suis demandé : “Et si Étienne et Bartosz étaient gays assumés, célibataires et sans enfant, qu’est-ce qui les empêcherait de s’aimer ?” “Leur travail”. La réponse était simple et devenait impactante. De là, j’ai souhaité co-écrire le film avec Camille Perton – avec qui j’avais passé un an à l’atelier scénario de la Fémis – pour retrouver de la hauteur et de la fraîcheur. Ensemble, nous  avons obtenu l’avance sur recettes du CNC. Pendant la suite du financement, j’ai voulu faire une ultime réécriture avec Martin Drouot pour recentrer le scénario sur l’intimité des personnages. En l’allégeant de vingt pages, le film devenait plus radical et moins dramaturgique : je voulais m’octroyer plus de liberté et d’intuition au plateau afin de mieux accueillir ce que les comédiens allaient offrir.  Enfin, au montage image avec Xavier Sirven, on a réécrit encore, en bougeant des scènes, en en supprimant certaines, en coupant des dialogues avec une idée directrice en tête : si Étienne n’a pas le temps de vivre son histoire d’amour, alors le spectateur ne doit pas avoir le temps de suivre son quotidien.

Comment avez-vous choisi vos deux acteurs ? 
J’ai choisi Alexis Manenti pour le mystère qu’il véhicule. Son visage est un territoire hétérogène fascinant : à la fois viril par ses traits, évoquant l’ailleurs par ses origines serbes et corses, avec un regard adolescent. Surtout, lorsqu’on observe Alexis, on ne sait jamais à quoi il pense. Dans la mesure où Étienne est souvent seul à l’image, il fallait que l’acteur qui lui prête son visage suscite la curiosité tout au long du film. Alexis, c’est aussi une carrure qui collait à celle des routiers que j’avais rencontrés. J’aimais son physique solide, terrien, et imperturbablement ancré dans le sol. J’aimais l’idée que son corps-carapace se fissure, s’ouvre et s’élève au contact de Bartosz. Comme une métamorphose. D’ailleurs, j’ai souvent vu Alexis proposer des émotions nouvelles, qu’il n’avait encore jamais explorées en tant qu’acteur au plateau.

J’ai découvert Julian Świeżewski via une amie qui m’a montré une photo de lui. Il était assis sur une cuvette de toilettes, en casquette et survêtement, le pantalon aux chevilles avec un petit chien dans les bras. J’ai regardé mon amie et je lui ai dit : « C’est lui ! ». C’était comme un coup de foudre. Je l’ai rencontré six mois plus tard lors des castings à Varsovie. C’était le dernier à se présenter et dès qu’il est entré dans la pièce, c’était l’évidence : sa dégaine, sa casquette (celle du film), son énergie solaire, sa gestuelle féline, aérienne, son rire gêné, sa folie ordinaire, sa liberté, tout ce qui émanait de lui, c’était Bartosz.

De quelle manière les producteurs sont-ils arrivés sur le film et dans quel ordre ?
Nicolas Blanc, je l’ai rencontré via un ami cinéaste Jimmy Laporal-Trésor, dont Nicolas produisait en juin 2021 le film Rascals avec Agat Film Ex Nihilo. Ma première version de scénario était fragile mais il y a eu une connexion instantané entre nous deux. J’aimais l’enthousiasme juvénile de Nicolas à vouloir produire un nouveau premier long-métrage. Surtout, je me sentais en confiance et j’avais envie de passer du temps avec lui et d’aller boire des bières. Pour moi, c’est indispensable de ressentir cette envie-là quand je sais que je vais passer les prochaines années à collaborer avec cette personne. La vie est courte, c’est essentiel de la passer aux côtés de personnes engagées, intelligentes et sensibles. Patryk Sielecki est arrivé avec Lumisenta Film Foundation au moment du casting du routier polonais et des premiers repérages. Avec Nicolas, on a eu un coup de coeur pour cette toute jeune société de production qui se démenait avec une énergie contagieuse et qui croyait profondément en ce film franco-polonais.

Ou s’est déroulé le tournage ?
Du fioul dans les artères est un film d’industries et de non-lieux, où la question du travail est centrale. Les Hauts-de-France, l’Alsace et Saint-Nazaire, où nous avons tourné en février-mars 2025, regorgent de cette histoire industrielle française. Avec l’équipe artistique, on a minutieusement choisi nos décors pour raconter le transport routier dans son ensemble. On était particulièrement fascinés par les infrastructures typiques et colorées des années 1960. Je me rappelle encore ma rencontre avec ArcelorMittal à Dunkerque. Ça été un vrai choc ! Les structures métalliques démesurées, le bruit rugissant, les fumées, les lumières. Ça grouillait de vie. Je pensais à tous les travailleurs qui s’étaient succédé ici et qui avaient donné leur vie pour faire tourner cette machine sidérurgique. Je voulais que tous les décors industriels du film impactent par leur architecture ou leur fourmilière ouvrière.

Avez-vous mis au point une méthode de travail spécifique ?
Faire un film avec des camions, c’est s’amuser de l’inertie qu’ils imposent au plateau. 5 mètres de haut, 18 mètres de long, 44 tonnes, ça ne se bouge pas comme ça ! Il fallait donc être malin pour maintenir à l’écran la sensation de mouvement. Avec Antoine Cormier, le chef-opérateur, nous avons choisi très vite la caméra à l’épaule avec un objectif permanent : filmer l’énergie des corps au milieu de machines. Dans ce monde où l’économie est insatiable, il fallait filmer au plus près de la rudesse du métier ou dans la promiscuité des espaces de vie. C’est pour ça que la caméra reste toujours à l’intérieur du camion, pour que le spectateur vive la route uniquement depuis la cabine. On a ainsi synthétisé notre grammaire de plans, quitte à les faire revenir : cela créait une routine visuelle propre au quotidien des personnages. Surtout, je ne voulais pas réaliser un film de paysages, mais un film de visages. Du fioul dans les artères est un anti-road movie, dans le sens où l’horizon en est absent. Il n’y a aucune ligne de fuite, aucune perspective : la route ici ne fait pas rêver, elle enferme et ne propose aucun sentiment de liberté.

Des difficultés particulières pendant le tournage ayant donné lieu à des anecdotes ?
Dans le film, Étienne traverse une autoroute au milieu de voitures qui roulent à pleine vitesse pour retrouver Bartosz. Il fallait alors bloquer une autoroute pour réaliser cette cascade. Malheureusement, alors que nous étions en plein tournage, le décor trouvé n’était plus accessible et nous n’avions aucune solution de repli. Alors qu’on terminait le film à Varsovie, il manquait toujours cette scène emblématique. Je n’en dormais plus de la nuit. Un matin avant d’aller au plateau, j’ai récupéré les plus hauts contacts téléphoniques que j’ai pu trouver et je leur ai envoyé via Whatsapp une vidéo personnalisée pour leur demander de contacter Xavier Bertand de ma part. En tant que président du conseil régional des Hauts-de-France, je me disais qu’il allait m’aider à obtenir des autorisations… À ce moment-là du tournage, j’étais prêt à tout pour finir mon film ! Même à jeter des bouteilles à la mer désespérées… Et ça a fonctionné !! Deux personnes m’ont répondu par texto et ont défendu ma cause. Le directeur du cabinet préfectoral du Nord m’a appelé en personne, et on a pu terminer le film trois semaines après la fin intiale du tournage. Il a fallu reconstituer une partie de l’équipe, mais les scènes ont pu être tournées. Et j’ai même pu en amont les réécrire en fonction du montage image que j’avais déjà commencé pendant l’interruption du tournage !

Quand le film a-t-il été achevé ?
Début février 2026 chez Polyson Postproduction. Ça a été un partenaire décisif dans la fabrication du film. On sentait à chaque étape et projection test que le film prenait de l’ampleur. Les retours étaient très enthousiastes, et Polyson a décidé d’y répondre à sa manière en nous proposant ses meilleures infrastructures – notamment pour le mixage audio final. De l’écriture du scénario au DCP cannois, tout le monde a cru à cette histoire de routiers amoureux et m’a soutenu pendant cinq ans. Je me sens très chanceux. Quand le dernier jour de mix, j’ai vu le générique final du film défiler, avec les noms des centaines de personnes qui ont contribué au film, j’ai fondu en larmes. Je les remercie toutes et tous du fond du coeur.

Cette sélection en séance spéciale de la Semaine de la Critique est-ce un bon cadre pour votre film ?
C’était mon rêve d’adolescent de réaliser un long-métrage et de pouvoir le présenter à Cannes. Rien que de le dire, j’en ai des frissons. La Semaine de la Critique est un écrin formidable pour présenter Du fioul dans les artères. Quand Ava Cahen a pris la tête de la Semaine de la Critique en 2022, elle a sélectionné Aftersun de Charlotte Wells. Ce film a été l’un de mes plus grands chocs émotionnels de spectateur. D’années en années, Ava a su créer une ligne éditoriale impactante et résolument moderne en sélectionnant des films engagés, ou l’intime et le politique sont à la hauteur des grandes questions que l’Humanité traverse aujourd’hui. C’est un honneur de faire partie de cette nouvelle génération de cinéastes, et de pouvoir montrer au monde entier une telle histoire d’amour dans le milieu invisibilisé du transport routier.

Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo : David Maurel


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