
SRF : "Le cinéma n’est pas seulement un secteur culturel, c’est une filière stratégique"
Lors de son entretien au Film Français, Catherine Pégard plaçait la créativité humaine au cœur du modèle français. Porte-parole de plus de 500 réalisatrices et réalisateurs, les co-présidents de la SRF, Julie Bertuccelli, Sylvain Desclous et Zoé Wittock, livrent, d'une seule et même voix, leur vision des enjeux actuels et à venir pour la création.
Vous avez pris la coprésidence de la SRF en octobre dernier. Quelle impulsion souhaitez-vous lui donner ?
La SRF est une « institution » singulière : historiquement, la première association de cinéastes en France depuis 1968, et aujourd’hui encore l’une des plus représentatives avec plus de 500 adhérents. Cette position nous oblige.
Notre première impulsion a été de renforcer le lien avec notre communauté. Dans un moment de transformation rapide du secteur, il est essentiel que les cinéastes disposent d’une information claire, structurée et partagée sur les grands enjeux qui redessinent leur métier : la place de l’auteur dans les processus de fabrication, l’irruption de l’intelligence artificielle à toutes les étapes de la création, la généralisation d’un modèle de production qui met en péril l’indépendance des auteurs avec l’influence d’acteurs industriels extra européens, les renégociations en cours autour de la chronologie des médias, ou encore les débats sur le modèle de financement du cinéma.
La deuxième impulsion a été organisationnelle : rendre la SRF plus fluide, plus lisible, plus réactive. Cela passe par une simplification des modes de fonctionnement et une capacité renforcée à intervenir rapidement dans un environnement qui, lui, s’accélère.
Enfin, nous travaillons à consolider les moyens de l’association, notamment en développant de nouveaux partenariats. L’enjeu est simple : garantir une capacité d’action pérenne et élargir notre champ d’intervention, sans jamais compromettre notre indépendance. Tout soutien à notre démarche est le bienvenu.
La SRF a historiquement un rôle de vigie et de contre-pouvoir. Dans le contexte actuel, doit-elle être plus offensive dans le débat public ?
Elle l’est déjà, et elle doit le rester.
La SRF intervient à tous les niveaux : prises de parole publiques, contributions aux débats professionnels, dialogue constant avec les pouvoirs publics et les institutions. Mais notre rôle ne se limite pas à l’alerte. Il consiste aussi à structurer le débat, à produire des analyses et à formuler des propositions.
Le moment actuel appelle en effet une vigilance renforcée. Le cinéma est aujourd’hui pris dans des tensions multiples — économiques, technologiques, politiques — qui peuvent fragiliser ses équilibres fondamentaux. Dans ce contexte, il est essentiel de rappeler une réalité simple : le cinéma n’est pas seulement un secteur culturel, c’est une filière stratégique, à la fois artistique, industrielle et politique. Qu’on le veuille ou non, qu’on l’aime ou pas, le cinéma français est le 3e cinéma au monde, le 1er en Europe. Son chiffre d’affaires est de 7,8 milliards d’euros par an et il emploie plus de 30 000 personnes. Chaque euro investi sur un tournage génère 7,6 euros de retombées indirectes. On pourrait énumérer encore longtemps les données chiffrées qui non seulement attestent de la bonne santé de notre industrie, mais en même temps de ces retombées bénéfiques pour l’économie. Et qui sont autant de raisons de préserver et d’améliorer le modèle de financement du cinéma plutôt que de le démanteler comme le propose certains.
C’est donc cette double dimension — économique et symbolique — que nous défendons. Et c’est précisément ce qui justifie que la SRF assume pleinement son rôle de contre-pouvoir structuré, capable à la fois de contester et de proposer.
Audiovisuel public, CNC : ces piliers de l’écosystème sont aujourd’hui régulièrement remis en cause dans le débat politique. Selon vous, quelle est la meilleure approche pour inverser la situation ?
La première étape est de remettre les faits au centre du débat.
Une partie des critiques actuelles repose sur des contre-vérités : le cinéma ne repose pas sur une logique d’assistanat, mais sur un modèle de financement mutualisé, largement autonome, qui a fait ses preuves. C’est un écosystème qui produit de la valeur, de l’emploi et de l’activité sur l’ensemble du territoire.
Mais au-delà des chiffres, il faut rappeler ce que ce modèle permet : aux auteurs que nous sommes de réaliser des films dans une diversité de création unique au monde, une capacité d’exportation, et un lien durable avec le public.
La réponse ne peut donc pas être uniquement défensive. Elle doit être stratégique. Il s’agit d’affirmer que le cinéma et l’audiovisuel public relèvent d’un enjeu de souveraineté culturelle, au même titre que d’autres secteurs stratégiques.
Cela suppose de sécuriser les mécanismes existants — financement, régulation, rôle du CNC — mais aussi de les adapter aux transformations en cours, notamment face aux plateformes américaines. A ce titre, l’engagement de la SRF au sein du BLOC, le bureau de liaison des organisations du cinéma qui regroupe tous les acteurs – diffusion, production, réalisation- indépendants de la filière, nous permet d’être au cœur des discussions interprofessionnelles qui structurent le cadre réglementaire et financier de la création cinématographique. La filière a intégré lors de précédents accords les plateformes américaines afin qu’elles apportent leur contribution au financement de la création, au même titre que tous les autres acteurs de la diffusion. La prochaine chronologie des médias devra pérenniser et renforcer notre écosystème national en continuant plus que jamais de revendiquer la singularité – à la fois esthétique et en termes de financement - de l’œuvre cinématographique.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’attachement du public. Le cinéma reste une pratique culturelle largement partagée, et un élément structurant de notre récit collectif. Le fragiliser, ce serait fragiliser bien plus qu’un secteur économique.
Entre diffuseurs, plateformes et contraintes économiques, la liberté des réalisateurs est-elle aujourd’hui fragilisée ? Où se joue concrètement la ligne rouge ?
Elle est fragilisée, oui, mais de manière diffuse et parfois insidieuse. La ligne rouge ne se situe pas dans une contrainte unique ou visible, mais dans l’accumulation de mécanismes qui tendent à orienter la création : formats imposés, logiques d’algorithmes, pression à la standardisation des récits ou à la rentabilité immédiate.
Le risque n’est pas seulement économique, il est esthétique et politique. Si les conditions de financement et de diffusion conduisent à réduire la diversité des formes et des points de vue, alors c’est la liberté de création elle-même qui est atteinte.
Pour nous, la ligne rouge est très claire : dès lors que les conditions de production ou de diffusion influencent directement le contenu des œuvres — leur écriture, leur mise en scène, leur durée, leur ambition — alors on sort d’un modèle de soutien à la création pour entrer dans une logique d’orientation de la création. C’est aussi pour ces raisons que la SRF s’engage aux côtés de la FERA et d’Eurocinémas pour préserver les conditions d’existence d’un cinéma européen indépendant et de ses auteurs dans le cadre du programme Agora EU et de la possible révision de la directive SMA.
C’est précisément pour cela que nous défendons un modèle où les auteurs restent au centre, et où les politiques publiques garantissent l’indépendance des œuvres. C’est un enjeu qui dépasse largement la profession : il concerne la vitalité démocratique elle-même.
Le métier de réalisateur reste-t-il pleinement reconnu comme celui d’un auteur, ou est-il de plus en plus absorbé par des logiques industrielles ?
Il y a aujourd’hui une tension réelle. Le modèle français repose historiquement sur la reconnaissance du réalisateur comme auteur, avec un droit moral fort et une place centrale dans la fabrication des films. Mais cette conception est mise à l’épreuve par des logiques industrielles globalisées, qui tendent parfois à diluer cette responsabilité artistique dans des processus plus fragmentés.
Ce que nous défendons, ce n’est pas une vision romantique de l’auteur, mais une réalité concrète : un film est une œuvre de mise en scène. Et cette mise en scène ne peut pas être réduite à une variable d’ajustement dans une chaîne de production.
C’est pourquoi nous insistons aujourd’hui sur des enjeux très opérationnels : revalorisation du travail d’écriture, meilleure prise en compte du rôle de la mise en scène dans les dispositifs d’aide, et reconnaissance des parcours d’auteur dans la durée — y compris en région.
Si cette reconnaissance s’affaiblit, c’est toute la singularité du cinéma français qui est en jeu.
La SRF s’est engagée tôt sur l’IA. Les cadres juridiques actuels sont-ils à la hauteur des enjeux pour les auteurs, ou reste-t-on dans une logique de retard permanent ?
Nous sommes encore largement en retard.
L’IA pose des questions fondamentales : sur les droits d’auteur, sur la transparence des usages, sur le partage de la valeur, mais aussi sur l’intégrité des œuvres. Or aujourd’hui, les cadres juridiques sont fragmentaires et souvent inadaptés à la vitesse des transformations.
Le risque est double : d’un côté une captation de valeur par des acteurs technologiques qui utilisent les œuvres sans contrepartie suffisante, de l’autre une banalisation d’outils qui peuvent transformer en profondeur les processus de création sans cadre éthique clair.
Nous plaidons pour une approche structurée : transparence obligatoire des usages d’IA, protection effective des œuvres dans les phases d’entraînement, et garantie que les auteurs restent décisionnaires dans les choix artistiques. Ces enjeux doivent être pleinement intégrés aux politiques publiques, y compris territoriales.
L’IA peut être un outil, mais elle ne doit jamais devenir un substitut à la création.
Vous êtes également impliqués dans les politiques régionales, actuellement sous pression budgétaire. Comment faire en sorte que la culture ne soit pas considérée comme une variable d'ajustement ?
D’abord en rappelant une réalité simple : la culture n’est pas une dépense, c’est un investissement structurant.
Les politiques territoriales du cinéma ont démontré leur efficacité depuis plus de trente ans : elles soutiennent la création, structurent des filières locales, génèrent de l’emploi et participent à l’attractivité des territoires. Les fragiliser aujourd’hui reviendrait à affaiblir un écosystème entier.
Mais au-delà de cet argument, il faut aussi changer de méthode. Nous défendons une approche fondée sur la co-construction des politiques publiques avec les professionnels, une gouvernance plus transparente, et une réaffirmation de principes structurants : équité territoriale, centralité de la création (avec une reconnaissance de la place des auteurs en région), et indépendance artistique.
Enfin, il faut sortir d’une logique de court terme. Les politiques culturelles nécessitent de la stabilité, de la lisibilité et une vision pluriannuelle. Sinon, elles deviennent effectivement des variables d’ajustement — ce qu’elles ne doivent jamais être.
Dans un environnement culturel et politique en tension, quel doit être aujourd’hui le rôle d’une société de réalisateurs comme la SRF dans les prochaines années ?
Être à la fois un lieu de solidarité, un espace de pensée et un acteur politique.
Une maison de cinéastes, d’abord : un lieu où l’on partage des expériences, où l’on transmet, où l’on réfléchit collectivement aux évolutions du métier. Dans un contexte de transformation rapide, cette dimension est essentielle.
Un espace de structuration, ensuite : la SRF doit continuer à porter des propositions concrètes, à travailler avec l’ensemble de la filière et à contribuer à l’élaboration des politiques publiques, que ce soit au niveau national ou territorial.
Et enfin, un acteur engagé dans le débat public : défendre la liberté de création, rappeler que le cinéma est un actif stratégique pour la Nation, et refuser les simplifications ou les attaques idéologiques qui fragilisent le secteur.
Dans les années à venir, notre rôle sera de tenir ensemble ces trois dimensions : protéger, structurer et projeter.
Parce qu’au fond, la question n’est pas seulement de défendre le cinéma tel qu’il existe, mais de créer les conditions pour qu’il continue sans cesse à se réinventer.
Florian Krieg
© crédit photo :Vous avez déjà un compte
Accès 24 heures
Pour lire cet article et accéder à tous les contenus du site durant 24 heures
cliquez ici

