Cinéma

Cannes 2026 – Félix de Givry réalisateur de "Adieu monde cruel" : "C'est aussi et surtout un film d'amour que j'espère romanesque"

Date de publication : 20/05/2026 - 15:00

Félix de Givry est à la fois scénariste, réalisateur et producteur, mais aussi comédien. C'est sur le tournage d’Eden de Mia Hansen-Løve qu'il rencontre Ugo Bienvenu avec qui il crée la société de production Remembers pour développer leurs films respectifs. Il a notamment co-écrit et produit, Arco d’Ugo Bienvenu, César du meilleur film d'animation. Adieu monde cruel  qui est son premier long métrage de fiction, fait la clôture de la Semaine de la Critique.

Est-ce qu’un fil rouge court tout au long de votre parcours de réalisateur et de producteur ?
Je dirais que le fil rouge pour moi c’est vraiment les rencontres. La rencontre avec Mia Hansen Løve et avec elle la découverte de la mise en scène, celle avec Ugo Bienvenu sur le tournage d’Eden avec qui j'ai créé ensuite la société de production Remembers, celle avec Tara Jay Bangalter qui a joué dans mon premier court métrage et qui, presque 10 ans plus tard, est le directeur de la photographie d’Adieu Monde Cruel. Celle avec Pierre Lagardère avec qui, en plus de collaborer sur tous mes projets, je dialogue beaucoup depuis des années. La rencontre avec Manon Messiant, grâce à Pierre, qui a produit Adieu Monde Cruel et permis à un film que j'étais prêt à ranger dans des cartons d'exister. J'ai le sentiment que mon parcours a été jalonné de rencontres importantes qui ont été à chaque fois comme des boussoles m’ayant indiqué le chemin.

Comment décrivez-vous Adieu monde cruel en quelques mots ?
Adieu Monde Cruel est un mélodrame, en tout cas tend vers quelque chose du mélodrame mais c'est aussi un récit initiatique, sorte de coming of age qui emprunte peut-être quelque chose à la forme du conte. Tout en étant réaliste. C'est aussi et surtout un film d'amour que j'espère romanesque.

Un lien éventuel avec vos courts ? 
Le lien direct qui existe c’est le personnage, qui s’appelle Otto comme dans mon premier court métrage. Mais le film est formellement assez différent des courts métrages que j’avais réalisé avant, notamment mon premier qui était plus naturaliste.  S’il y a un lien à trouver avec L’Entretien qu'on avait co-réalisé avec Ugo, ce serait celui des techniques d’animations (et plus largement d'un certain vocabulaire de l’animation) qui ont influencé ma manière de fabriquer et même de penser le film.

Comment vous est venu l'idée de ce film ? 
La toute première idée du film traitait des disparitions volontaires. C’était l’histoire d'Otto, ce même personnage, qui allait avoir 18 ans et se préparait minutieusement le jour où il deviendrait majeur et donc serait légalement autorisé à disparaître. Il voulait devenir quelqu’un d’autre, changer d’identité. Fuir… En rajeunissant le personnage, je me suis replongé dans ma propre adolescence, l’enfer des années de collège qui furent l’équivalent du bagne pour moi. Je pensais vraiment que je n'en sortirais jamais, que j’y resterais bloqué pour toujours. On voulait que je n’existe plus, on me le répétait quotidiennement, au point que j’ai parfois fini par y croire. Otto n’est donc pas très éloigné de l’adolescent que j’ai été, notamment à cause de cette violence qu'il subit.

Vous avez écrit le scénario avec Marie-Stéphane Imbert. Quelles en ont été les principales étapes ? 
La rencontre avec Marie Stéphane Imbert a été importante pour amener le film vers ce nouveau point de départ justement, pour rapprocher le personnage de mon expérience, le rajeunir. Et puis pour inventer Léna. C’est Marie qui m’a soufflé l’idée de Lisieux, ville qu’elle avait découverte lors du tournage d'un court métrage qu’elle a réalisé. L’écriture s’est vraiment faite à partir des repérages au cours desquels on a trouvé plusieurs décors comme le foyer ou l’hôtel en face. Il était important que les lieux pré-existent à l’écriture. Ensuite nous avons eu des plages d’écritures communes, notamment lors d'une résidence, puis pendant une année j’ai travaillé tout seul sur le déroulé de l’histoire. Ensuite le travail de rédaction du scénario dialogué a eu lieu, mais séparément. Nous nous sommes répartis des scènes.

Comment avez-vous choisi vos acteurs et notamment Milo Machado-Graner ?
Milo est apparu assez évident pour beaucoup de gens qui lisaient le scénario, dès le début. On me le répétait souvent, y compris Elsa Pharaon qui a fait le casting - et qui le connaissait très bien lui et son frère. Quand je l’ai rencontré, c’est vrai qu’il y avait quelque chose de troublant. Sa maturité d’abord, le fait qu’il ait déjà une expérience professionnelle. Cela lui donnait une forme d'assurance ou en tout cas de détermination qui était importante pour le personnage. En même temps, il y avait quelque chose de très doux dans son regard, une mélancolie. Puis nous avons fait en parallèle un casting assez long pour trouver Léna, et au bout de plusieurs mois, Jane Beever est apparue. C’était vraiment comme dans le film. Elle nous a envoyé une petite vidéo de présentation, et c’était évident. C’est un peu inexplicable et magique de voir un personnage s'incarner.

Et qu’est ce qui a présidé au choix de Françoise Lebrun pour la voix ?
La réponse c’est sa voix, son timbre unique, sa prosodie si particulière, sa façon de découper les syllabes. Elle fait corps avec le texte, c’est assez incroyable.

Le film a été produit par Remembers en coproduction avec Iliade et Films. Comment les deux sociétés ont-elles travaillé ensemble ?
C'est Manon Messiant de Iliade et Films qui m'a appelé un jour parce qu'elle avait lu une première version du scénario, avec l'histoire de disparition dont je parlais plus haut. Nous nous sommes rencontrés et cela a été tout de suite très concret, ce qui était très précieux. Puis Manon et Ugo ont vraiment suivis ensemble le développement, l'écriture jusqu'à toutes les étapes classiques de financement et de fabrication. Ce qui est un peu particulier c'est qu'en parallèle je produisais Arco, le film d'Ugo, pendant qu'Ugo lui produisait Adieu Monde Cruel. Donc nous échangions souvent nos casquettes respectives au sein d'une même journée, ce qui donnait parfois le vertige.

Où et quand avez-vous tourné ? 
Nous avons tourné à l’automne 2024 à Lisieux, en Normandie, et deux semaines en studio à Paris. L'un des enjeux principaux a été la construction en studio de la Chambre 21, qui était un sujet important aussi en termes de fabrication pour pouvoir tourner les séquences de nuit en plein jour (vu l'âge de nos comédiens), et pour pouvoir faire évoluer et réinventer la mise en scène de ce décor au fur et à mesure du film - y compris en jouant de façon théâtrale sur la géographie, la lumière etc.

Avez-vous fait des choix de mise en scène particuliers ? 
L'un des choix le plus important, au-delà de l’idée de tourner en pellicule, en équipe réduite avec un découpage précis, a été de travailler avec des focales assez longues, y compris pour les plans larges et plans moyens - pas uniquement pour les gros plans. Ce qui permet de créer des images ou la perspective s’aplatit, un peu comme en bande dessinée ou en 2D. Ca provoque un rapport au réel étrange. Comme par exemple dans le tout premier plan du film, ou on a l'impression de se balader dans une maquette... Une autre méthode de travail spécifique a été d'utiliser des outils d’animation, notamment de 3D, pour modéliser le décor de la chambre 21 et toute la séquence finale de la marche blanche afin d'être le plus précis possible en amont du tournage afin de préparer ces séquences en sachant exactement ce dont nous avions besoin. L'économie était serrée et je voulais vraiment que tout l'argent dépensé lors ces journées de tournages aille dans le film.

Y a-t-il eu des difficultés particulières pendant le tournage 
De nombreuses, si bien que parfois nous avions l'impression que le film était maudit. Le tournage a été notamment arrêté plusieurs jours parce que Milo est tombé très malade, il a eu une sorte de gastro foudroyante qui fait qu'il a perdu pas mal de kilos. On a dû attendre, sauf qu'il était de tous les plans et qu'on ne pouvait donc plus tourner.

Quand le film a-t-il été achevé ?
Cela a constitué une autre grande décision que nous avons prise l'année dernière. Ayant tourné fin 2024, nous pouvions théoriquement être prêt pour Cannes 2025. Mais en parallèle nous terminions Arco. Et puis je sentais que le film avait besoin de temps, je ne voulais pas le précipiter. Nous avons donc pris le risque d'attendre, au profit aussi de la postproduction puisque nous avons vraiment eu le temps de travailler la musique et le son. On a pu plusieurs fois prendre des longues pauses de plusieurs semaines pour avoir du recul sur le film avant de se remettre au travail. C'était un vrai luxe de pouvoir aller au bout des choses, surtout pour un premier film. Nous avons fini le film début avril.

Qu'attendez-vous de cette sélection pour la clôture de la Semaine de la Critique ? 
Je suis très heureux de présenter le film à la Semaine de la Critique. Je trouve que la Semaine constitue l'écrin parfait pour le film. C'est un endroit où de nombreux cinéastes que j'admire ont montré leurs premières réalisations et je sais que l'équipe de la Semaine fait un travail d'accompagnement formidable, pendant le festival mais aussi jusqu'à la sortie des films. On se sent donc très privilégiés.

Recueilli par Patrice Carré
© crédit photo : Alma Jodorowsky


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