
[Entretien] Studiocanal voit grand
Entre record de sélection officielle à Cannes, alliances internationales et montée en puissance des labels, Anna Marsh, directrice générale de Studiocanal, dessine un studio européen en pleine expansion, capable de faire circuler ses films à l’échelle mondiale.
Studiocanal répond à nouveau présent à Cannes avec cinq films en sélection officielle (Full Phil, Garance, Visitation, L’objet du délit, Quelques mots d’amour). Quel regard portez-vous sur ce cru 2026 et qu’incarne-t-il de la ligne éditoriale du studio aujourd’hui ?
Le cru 2026 marque un moment exceptionnel pour STUDIOCANAL. Avec cinq films en sélection officielle, nous signons la présence la plus importante de notre histoire au Festival de Cannes.
Cette sélection réunit des voix majeures du cinéma contemporain : Quentin Dupieux, Agnès Jaoui, Volker Schlöndorff, Rudi Rosenberg, ainsi que Jeanne Herry, que nous accompagnons depuis ses débuts avec Elle l’Adore. Des auteurs aux univers très différents, mais qui partagent une même exigence de mise en scène et une capacité rare à raconter des histoires profondément humaines, engagées, et portées par une identité de cinéma forte.
Cette présence à Cannes dit beaucoup de ce qu’est devenu STUDIOCANAL aujourd’hui, le premier studio européen capable d’accompagner à la fois des cinéastes confirmés et de nouvelles voix, de défendre des œuvres singulières et ambitieuses, tout en leur donnant une véritable portée internationale.
Voir cette année à Cannes des films d’une telle ampleur, aussi incarnés, et portés par un niveau de talent aussi remarquable est une immense fierté pour nous.
Canal+ a changé d’échelle avec l’acquisition de MultiChoice. Quelles opportunités ce rapprochement ouvre-t-il pour Studiocanal ?
L’Afrique du Sud, et plus largement le continent africain, s’impose aujourd’hui comme l’un des marchés les plus stratégiques et dynamiques pour l’industrie mondiale du cinéma et de l’audiovisuel. Le rapprochement avec MultiChoice Group offre à CANAL+ et STUDIOCANAL une position unique pour accélérer notre développement au sein d’un écosystème créatif en pleine expansion.
Pour STUDIOCANAL, cette nouvelle étape ouvre des opportunités très concrètes : renforcer notre présence locale, développer des partenariats de long terme avec les talents et producteurs africains, et accompagner des projets capables de résonner à la fois localement et à l'international. Notre ambition est de faire émerger des récits authentiques, ancrés dans les réalités culturelles africaines, tout en leur donnant une portée mondiale.
Cette stratégie se traduit déjà par le lancement début juin au Cap du tournage de The Road Home, réalisé par le cinéaste oscarisé Bill Condon et porté par un casting international réunissant Cynthia Erivo, Guy Pearce et Johnny Flynn. Le film explore une histoire profondément sud-africaine sur fond d’apartheid et de musique, autour de la création de Graceland, l’album iconique issu de la collaboration entre Hugh Masekela et Paul Simon.
Cette dynamique se poursuit cette semaine à Cannes avec l’annonce d'un partenariat stratégique de long terme avec Sun Africa Group pour la distribution en salles de nos films en Afrique du Sud. Cet accord constitue une étape structurante dans notre ambition de renforcer durablement notre présence sur le continent et de créer de véritables passerelles entre les grands marchés créatifs internationaux.
Comment construisez-vous aujourd’hui l’équilibre entre des productions à vocation internationale et des contenus profondément ancrés dans les marchés locaux ?
Chez STUDIOCANAL, nous avons aujourd’hui la capacité de développer simultanément des projets à très forte dimension internationale et des films profondément ancrés dans leurs marchés locaux. C’est cette complémentarité qui fait notre force.
D’un côté, nous portons des productions globales comme The Midnight Library, l’adaptation du best-seller mondial de Matt Haig avec Florence Pugh. De l’autre, nous accompagnons des films locaux capables de devenir de véritables phénomènes culturels, comme Extrawurst, la comédie allemande qui a dépassé les deux millions d’entrées en Allemagne en début d’année. Et entre ces deux pôles, nous continuons de défendre des visions d’auteur fortes et singulières, comme le prochain film de Maimouna Ducouré qui racontera la vie extraordinaire de Joséphine Baker.
Cette diversité éditoriale est un choix stratégique assumé. Elle se reflète aussi dans les labels que nous avons construits ces dernières années. Avec STUDIOCANAL Stories, nous développons de grandes adaptations littéraires à vocation internationale, nous venons notamment d’acquérir les droits du prochain roman de Freida McFadden, l’autrice du phénomène mondial The Housemaid que nous avons sorti en salle en Australie et Nouvelle-Zélande générant près de 30M$ au box-office. Avec 6th Dimension, nous renforçons notre position dans le cinéma de genre avec des projets ambitieux comme ICE CREAM MAN d'Eli Roth, The Mannequin, le thriller horrifique de Sean Byrne avec Melissa Leo, présenté cette année à Cannes.
Plus largement, notre conviction est qu’il n’existe plus aujourd’hui de frontière aussi étanche entre cinéma local et cinéma international. Les films qui traversent les frontières sont avant tout des œuvres portées par une vision forte, une identité singulière et des talents capables de créer un véritable événement auprès du public. C’est précisément cet équilibre entre ambition globale, singularité créative et ancrage culturel fort que nous cherchons à construire chez STUDIOCANAL. Et la sortie en fin d’année des Misérables pourrait en être une illustration très concrète, un film profondément ancré dans notre patrimoine et notre culture, mais pensé dès l’origine comme un grand événement de cinéma à portée mondiale.
Vous avez récemment annoncé un rapprochement avec Lucky Red. Quelles synergies attendez-vous de ce mouvement ? Ce type d’alliance pourrait-il être amené à se déployer dans d’autres territoires ?
Lucky Red est une société que nous connaissons et admirons depuis longtemps. Andrea Occhipinti et ses équipes ont construit en Italie une maison unique, avec une ligne éditoriale de grande qualité, un véritable engagement auprès des auteurs.
Pour STUDIOCANAL, ce rapprochement marque une étape stratégique majeure. Il renforce notre capacité à opérer à l’échelle européenne en nous ancrant davantage dans l’un des grands territoires du cinéma en Europe, un marché porté par une culture cinéphile exceptionnelle. Avec l’Italie, nous sommes désormais présents en distribution directe dans neuf territoires couvrant l’ensemble des principaux marchés européens, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, le Benelux et désormais l’Italie, mais aussi l’Australie, la Nouvelle-Zélande. À cela s’ajoutent deux partenariats de distribution avec Scanbox en Scandinavie et SUN AFRICA en Afrique du Sud.
Au-delà de la distribution, nous fédérons avec 23 sociétés de production à travers le monde. Nos productions audiovisuelles sont développées aussi bien pour CANAL+ que pour l’ensemble des grands acteurs du marché, plateformes de streaming et chaînes de télévision internationales.
Il existe aujourd’hui une véritable continuité créative entre le cinéma et les séries. Les talents circulent naturellement entre les deux formats, avec un grand niveau d’exigence artistique et la même volonté de raconter des histoires fortes capables de toucher des publics mondiaux.
En 2023, vous aviez lancé un fonds de soutien destiné aux femmes scénaristes et réalisatrices. Quel bilan tirez-vous aujourd’hui de cette initiative, tant sur les projets accompagnés que sur les transformations qu’elle a pu impulser ?
Le bilan est très positif et surtout très concret. Ce fonds avait vocation à créer de véritables opportunités de développement pour les femmes scénaristes et réalisatrices, et nous voyons aujourd’hui des résultats très tangibles.
Près de 40 % des projets actuellement développés par STUDIOCANAL Production France sont désormais portés par des réalisatrices ou des scénaristes femmes. Cette dynamique se reflète déjà dans notre line-up des prochaines années, avec des projets portés par Maria Amachoukeli, Baya Kasmi, Ana Girardot, Sophie Letourneur ou encore Camille Chamoux.
Le fonds a également contribué à renforcer la place des réalisatrices dans nos coproductions, avec notamment des films de Nicole Garcia, Justine Triet et Maimouna Doucouré, qui va tourner le biopic de Josephine Baker avec FKA Twigs dans le rôle-titre, dans notre line-up français 2027. Au-delà des chiffres, je crois surtout que cette initiative a participé à faire évoluer durablement nos réflexes de développement et notre manière d’accompagner les talents.
Dans un contexte de concentration croissante et de concurrence mondiale accrue, comment un studio européen comme Studiocanal peut-il continuer à préserver une identité créative forte ?
Ce qui protège l’identité créative d’un studio aujourd’hui, ce n’est pas la production de films interchangeables à grande échelle, mais sa capacité à attirer des auteurs à forte vision et à leur donner les moyens de réaliser des œuvres ambitieuses.
C’est notre stratégie. Notre modèle combine une puissance internationale en matière de financement, de production et de distribution, tout en restant au plus près des talents et des producteurs dans chaque territoire, grâce à des équipes de développement expérimentées.
Cette proximité avec les auteurs et les réalisateurs nous permet de faire émerger des projets solides dès l’écriture, puis de les accompagner tout au long du processus de production. En France comme à l’international, nous sommes à la fois producteurs et distributeurs, ce qui nous donne une connaissance fine des marchés locaux, par exemple, en Pologne avec Kino Świat, au Benelux avec Dutch FilmWorks, ou en Italie avec Lucky Red.
Cet ancrage nous permet d’identifier des histoires fortes et de les faire voyager à l’international. Production et distribution fonctionnent ainsi en synergie, renforçant notre position de studio intégré. Sur les marchés, notamment à Cannes, cela se traduit très concrètement, nous ne sommes pas perçus comme un simple acheteur ou vendeur de contenus, mais comme un studio complet.
Le rapprochement de Canal+ avec UGC peut-il entraîner davantage de synergies avec ce groupe ?
UGC est un partenaire historique avec lequel nous partageons une conviction forte : malgré l’évolution des usages, la salle reste au cœur du modèle du cinéma. Notre première participation à CinemaCon cette année l’a confirmé avec un accueil extrêmement positif, et il est clair que la salle est loin d’être un modèle en déclin, bien au contraire.
En France, la fréquentation des salles est en nette progression depuis le début de l’année, avec plus de 14 % de hausse au premier trimestre 2026. Cela démontre qu’il existe toujours un fort appétit pour l’expérience cinéma dès lors que les films et l'expérience en salle sont au rendez-vous.
Dans ce contexte, le rapprochement avec UGC ouvre des perspectives naturelles et renforce notre enjeu de continuer à investir dans des films ambitieux tout en renforçant leur exposition et leurs conditions de succès en salles.
Florian Krieg
© crédit photo : Benjamin Decoin/CANAL+Vous avez déjà un compte
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