Cinéma

Annecy 2026 - Arnaud Boulard, Gao Shan Pictures : "La machine est lancée, et rien ne l’arrêtera"

Date de publication : 24/06/2026 - 08:27

Studio fondé en 2014 à Saint Paul de La Réunion, Gao Shan Pictures a su s’imposer comme un précieux maillon de l’animation française. Ultra présent en tant que producteur exécutif à Cannes et à Annecy avec des films comme Jim Queen, In Waves, Lucy Lost ou encore le WIP du Loup, le studio fait aussi ses premiers pas vers la production délégué et soutient le développement des talents ultramarins. Entretien avec son fondateur et directeur, Arnauld Boulard. 











Quelle est la signification du nom du studio, Gao Shan Pictures ?

Gao Shan signifie littéralement « haute montagne » en mandarin. Ce choix est né d'un tropisme personnel pour l'Asie et fait directement écho à une expérience professionnelle que j'avais commencée à Taïwan. Là-bas, j'ai découvert le Gao Shan Cha, un thé des hautes montagnes dont je suis devenu un grand amateur. C’est ce mélange d'influences qui a donné son nom au studio, avec dès le départ l'ambition de se tourner vers l'international, et plus particulièrement vers l'Asie. Au-delà du clin d'œil culturel, c’est aussi un nom très pratique : sa résonance fluide lui permet d'être prononcé et retenu facilement partout dans le monde.

Quand le studio a-t-il été fondé et était-ce un choix évident de s'installer à La Réunion ?

Ce n'était pas évident du tout, c'est plutôt le fruit d'une opportunité. Je suis arrivé à La Réunion en 2014 à la demande de Pipangaï, un studio historique créé en 1995. À l'époque des celluloïds, c'était une structure majeure qui avait compté jusqu'à 200 personnes, mais elle avait subi de plein fouet la transition numérique et la concurrence asiatique. Ils avaient un projet de long-métrage mais n'en avaient jamais fabriqué, et ils n'avaient aucune expérience en 3D. De mon côté, je cherchais plutôt à m'installer à Shanghai ou Los Angeles, là où le marché bougeait vraiment. Je suis venu voir par curiosité, j'ai constaté qu'il y avait tout à construire, et le défi m'a plu.

Après avoir géré la préproduction d'Adama à Paris, je me suis installé sur l’île pour monter l'équipe de fabrication. C'est dans la foulée que j'ai créé Gao Shan, car je ne voulais plus diriger un studio classique mais plutôt faire de la production exécutive à mon compte. Mais le cadre de vie était idéal pour mes enfants et le projet Zombillénium se profilait à l'horizon. J'ai eu un blocage au moment de rédiger une lettre de motivation pour un autre poste à l'étranger ; j'ai réalisé que j'avais tout pour réussir ici. C'est après la coproduction de Zombillénium que Gao Shan est devenu un véritable studio de fabrication en propre, avec Funan et Croc-Blanc en 2017. J'ai accepté de redevenir directeur de studio, mais avec la volonté ferme de garder une taille humaine, sans dépasser les 50 personnes. Autour de 2020, nous nous sommes ouverts à la série avec Les Schtroumpfs en 3D pour apporter de la visibilité et de la prévisibilité à notre activité, ce que le long-métrage ne permet pas toujours. Nous continuons aujourd'hui dans cette voie avec des projets comme Team Nuggets ou Les Quatre de Baker Street.

Comment s'organise l'implantation du studio entre La Réunion, Angoulême et Annecy ?

L'aventure multi-sites a commencé de manière très organique. Nous avons d'abord ouvert le studio d'Angoulême au moment de la production du Petit Nicolas, car il y avait des financements locaux à activer et la production globale nous a proposé de prendre en charge cette part du travail. Récemment, nous avons franchi une nouvelle étape en ouvrant une antenne à Annecy, avec l'ambition d'en faire un pôle principalement axé sur le développement de séries. Nous y collaborons avec la productrice Anne-Flore Aussant, dont le parcours chez Cartoon Saloon et Flying Bark en Australie est extrêmement complémentaire au mien. Elle nous apporte une vraie expertise de la série et un réseau anglo-saxon très solide.

Cette organisation géographique répond à deux nécessités stratégiques. D'une part, cela nous permet d'aller chercher des viviers de compétences différents. Trouver un excellent storyboarder ou un character designer disponible à La Réunion sur un style précis est parfois plus complexe qu'à Annecy ou Angoulême. D'autre part, cela nous donne accès, ainsi qu'à nos clients, à des dispositifs d'aides régionales variés. Les producteurs apprécient énormément cette souplesse : ils n'ont qu'un seul interlocuteur juridique et opérationnel, mais le travail peut être ventilé intelligemment sur plusieurs territoires.

Quel rôle la Région Réunion a-t-elle joué dans le développement du studio ?

Quand j'ai débarqué en disant que nous allions fabriquer des longs-métrages d'animation ici, on me regardait souvent avec des yeux ronds. Ce n'était pas un pari gagné d'avance. Aujourd'hui, la question ne se pose plus car notre filmographie parle pour nous, même s'il faut encore parfois rassurer certains réalisateurs que l'éloignement géographique effraie. Pour être tout à fait précis, la Région ne nous a pas aidés directement en tant qu'entreprise, en dehors des subventions classiques d'aide à l'export. En revanche, elle mène depuis des années une politique culturelle très volontariste de soutien à la filière cinéma et audiovisuel. C'est le point crucial : un producteur extérieur cherche toujours à aligner des compétences et des financements. C'est parce que la Région accompagne cette filière que nous pouvons attirer des projets et nous développer. Pour structurer ce dialogue avec les institutions, nous avons d'ailleurs monté il y a quelques années un syndicat local de producteurs, dont nous sommes les seuls représentants pour l'animation. Même si le fonds d'aide à la production a tendance à stagner ou baisser légèrement, la volonté politique reste là. L'économie de l'immatériel est une chance historique pour un territoire insulaire comme le nôtre, où le foncier est par définition limité.

Quelles sont les techniques d'animation utilisées par le studio ?

Historiquement, ma culture et ma spécialité, c'est la 3D. J'ai fait mes armes en travaillant sur Moi, moche et méchant en montant une structure Mac Guff à Los Angeles, et je ne jurais que par cette technique. Adama et Zombillénium étaient en 3D. L'anecdote amusante, c'est que le premier film que nous avons signé en propre chez Gao Shan était Funan de Denis Do. En plein milieu d'un appel avec le producteur Sébastien Onomo, j'ai soudainement réalisé que c'était un projet en 2D pure, une technique dont je ne connaissais absolument rien à l'époque. Après un court moment de panique, je me suis dit que si j'étais capable de piloter des pipelines 3D complexes, je saurais encadrer douze animateurs 2D. Ce film a été un coup de foudre et depuis, j'adore la 2D. Aujourd'hui, le studio maîtrise parfaitement ces deux grands univers. Nous nous sommes notamment spécialisés dans la 3D avec un rendu graphique proche de la 2D, une approche hybride que nous avons éprouvée sur des films comme In Waves, Mars Express ou J'ai perdu mon corps, en nous appuyant beaucoup sur le logiciel Blender. Notre palette est très large : nous faisons de la 2D traditionnelle somptueuse sur Lucy Lost, du plus stylisé sur Animate pour Jim Queen, de la pure 3D sur Yakari ou Les Quatre de Baker Street, ou encore du long-métrage fabriqué sous le moteur Unreal Engine comme Angelo dans la forêt mystérieuse. Enfin, sur le projet Lou et les secrets du glacier avec Sam et Fred Guillaume, nous explorons une méthode passionnante : tous les décors réels, miniatures et objets en stop-motion sont fabriqués manuellement en Suisse, puis scannés pour être intégrés à l'animation. Cela donne une texture, une lumière et une matière organique uniques.

Comment définiriez-vous la philosophie technique de Gao Shan Pictures ?

Nous nous définissons comme des agnostiques de la technique. Nous refusons de nous enfermer dans un pipeline rigide et standardisé que l'on chercherait à optimiser de film en film pour rendre des cheveux ou de l'eau plus réalistes. Chez beaucoup de grands studios, on devine immédiatement la signature technique derrière l'image. Chez Gao Shan, nous revendiquons une approche très artisanale : pour nous, chaque film est un prototype unique. Nous partons des intentions artistiques du réalisateur et des besoins des producteurs, et nous construisons le pipeline autour. Qu'il faille travailler sur Maya, Blender, Toon Boom Harmony ou TVPaint, nous adaptons nos outils et nos moteurs de rendu sur-mesure. C'est précisément cette flexibilité et cette capacité à créer des esthétiques uniques qui font notre réputation. Aucun de nos films ne se ressemble.

Combien de personnes travaillent pour le studio et comment évoluent les effectifs ?

Le propre de l'animation, c'est l'élasticité des équipes en fonction des phases de production. À La Réunion, nous avons un noyau dur d'une quinzaine de permanents, mais l'effectif peut grimper jusqu'à 74 personnes au plus fort de la fabrication d'un projet. À Angoulême, la structure se consolide et nous devrions rapidement stabiliser l'équipe autour d'une quarantaine de collaborateurs, alors que nous étions une trentaine sur Le Petit Nicolas. À Annecy, l'équipe reste très resserrée pour le moment, le temps de concrétiser les développements de séries que nous y menons. Si l'on regarde à l'échelle d'une année complète, Gao Shan fait travailler environ 140 professionnels de l'animation.

Quelle est la proportion de talents locaux au sein de vos équipes réunionnaises ?

Le paysage a radicalement changé en dix ans. À l'époque d'Adama, nous n'avions que quatre stagiaires issus de l'ILOI (L'Institut de L'image de l'Océan Indien créée par Alain Séraphine) et un directeur d'animation réunionnais que nous avions dû faire revenir d'Australie. Tout le reste de l'équipe venait de l’Hexagone ou d'Europe, et j'avais même dû mener une longue bataille administrative avec l'inspection du travail pour obtenir le visa d'un talentueux animateur malgache. Aujourd'hui, le vivier local est une réalité tangible. Selon les périodes, nos équipes se divisent équitablement en trois tiers : un tiers de professionnels formés localement, un tiers de profils métropolitains ou internationaux installés à La Réunion de longue date, et un dernier tiers d'artistes qui se déplacent spécifiquement pour la durée d'un contrat, exactement comme ils iraient travailler sur un projet à Angoulême ou à Lille.

Quelles actions menez-vous pour structurer la formation à La Réunion et dans l'Océan Indien ?

Pour pérenniser notre activité, il fallait impérativement structurer la formation supérieure sur place. Nous avons donc répondu à l'appel à projets « La Grande Fabrique de l'Image » dans le cadre du plan France 2030, et nous avons eu la chance d'être lauréats pour implanter un campus de l'école Rubika à La Réunion. Pour porter ce projet, nous avons créé une association à but non lucratif qui associe Gao Shan, un studio de jeu vidéo local et l'école mère de Valenciennes. Le campus entame sa deuxième année d'existence et nous préparons la troisième rentrée pour septembre. C'est un cursus exigeant sur cinq ans. Nous comptons 70 étudiants cette année et nous visons une vitesse de croisière de 220 à 240 élèves à terme. Nous avons également mis en place une classe prépa, qui n'était pas prévue au départ mais qui s'est révélée indispensable pour mettre tout le monde à niveau. L'ambition est d'en faire un hub régional : nous accueillons déjà des étudiants malgaches, nous attendons des Mauriciens, et nous voulons ouvrir une section anglophone pour l'Afrique de l'Est. Comme le marché réunionnais ne pourra pas absorber 70 diplômés par an, nous avons noué des partenariats internationaux en Afrique du Sud, au Kenya, en Inde ou en Australie pour envoyer nos étudiants en stage dès la troisième année. L'idée est vraiment de créer des passerelles industrielles dans toute la zone de l'Océan Indien.

Comment s'est opérée la transition de Gao Shan Pictures vers la production déléguée ?

C’est une évolution assez naturelle. Quand on passe des années comme prestataire de fabrication ou producteur exécutif pour le compte des autres, il y a un moment où l'on ressent le besoin viscéral de porter ses propres projets et de raconter ses propres histoires. Nous avons amorcé ce virage vers 2018. C'est un processus passionnant mais très long. Notre tout premier développement a été Le Gardien du feu, une adaptation d'un magnifique texte poétique de Pierre Rabhi. Mais le projet s'est avéré extrêmement complexe pour une première expérience de production déléguée, et nous avons dû prendre la décision de le mettre en pause. C'est un apprentissage indispensable. Comme le disait une consœur productrice, si vous faites ce métier depuis des années et que vous n'avez jamais abandonné un projet en cours de route, c'est qu'il y a un problème. Nous avons ensuite franchi un cap en coproduisant en délégué Angelo dans la forêt mystérieuse aux côtés de Je Suis Bien Content. Depuis un peu plus de trois ans, la productrice Bérangère Condomines m'a rejoint pour structurer et piloter ce département. Aujourd'hui, nous menons de front deux gros projets de longs-métrages : Lou et les secrets du glacier, une coproduction helvétique qui a reçu un accueil formidable au Cartoon Movie avec Pathé à la distribution, et L'Hiver du fer sacré, adapté d'un roman de l'auteur amérindien Joseph Marshall III. Ce sera le premier film d'animation de François de Riberolles, un réalisateur issu du documentaire qui a un sens inouï pour filmer les grands espaces. C'est un projet historique fort qui raconte le choc culturel provoqué par l'introduction des armes à feu chez les Lakotas dans les années 1760.

Quels sont vos projets de courts-métrages et de séries en production déléguée ?

Nous avons eu une immense satisfaction avec le court-métrage Pie dan lo, réalisé par la Mauricienne Kim Yip Tong. C'est une coproduction que nous avons portée via notre structure mauricienne, Gao Shan Maurice, Gao Shan Pictures et en partenariat avec We Film de Jonathan Rubin. Le film revient sur la formidable mobilisation citoyenne à Maurice après la marée noire du MV Wakashio. C'est un projet qui vit une magnifique carrière internationale avec déjà plus de 100 sélections dans des festivals prestigieux comme Annecy, Clermont-Ferrand, Tribeca ou Palm Springs. Parallèlement, nous avons à cœur d'accompagner de jeunes autrices, même si cela demande du temps de maturation. Nous développons deux projets issus du dispositif « Les Femmes s'animent », qui visait à faire émerger des binômes de créatrices extérieures au monde de l'animation : Flore Mazigador, un projet de film spécial de Céline Aho-Nienne, illustré par Téhem, et Poule à facettes, de Constance Hoarau, un projet de série qui aborde la charge mentale des femmes avec énormément d'humour. Enfin, nous coproduisons la série Racines, adaptée de la bande dessinée de Lou Lubie, et nous menons deux autres développements de séries pour enfants initiés lors du Festival d'Annecy, dont notre tout premier projet à destination des préscolaires.

Cherchez-vous à développer des coproductions avec les pays de l'hémisphère Sud ?

C'est un des axes majeurs de notre stratégie de développement en production déléguée. Vu notre positionnement géographique au cœur de l'Océan Indien, nous croyons énormément au potentiel de la création africaine et nous voulons initier de véritables coproductions Sud-Sud. C'est pour cela que nous soutenons activement des initiatives comme le studio Woon à Madagascar, ou que je participe à des ateliers de formation à Nairobi avec l'Institut français pour épauler les studios d'Afrique de l'Est. La vraie complexité aujourd'hui sur le continent africain, c'est la quasi-absence de structures de diffusion et de guichets de financement locaux solidifiés. Sur un court-métrage comme Pie dan lo, nous avons pu mobiliser le fonds d'aide de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) parce que Maurice et le Rwanda en font partie, mais les enveloppes restent modestes. Dès que l'on veut passer sur des formats lourds comme des séries ou des longs-métrages, le modèle économique devient un casse-tête à structurer entre La Réunion, Maurice ou le Kenya. Il nous faut inventer de nouveaux modèles financiers capables de faire dialoguer des capitaux privés et des préachats de grands diffuseurs. À cet égard, le rachat récent du groupe sud-africain MultiChoice par Canal+ pourrait être un puissant accélérateur et rebattre les cartes de la diffusion sur le continent. C'est une piste que nous explorons très sérieusement, notamment avec nos partenaires kenyans.

Existe-t-il des initiatives locales pour financer des séries d'animation à La Réunion ?

Il existe une initiative très positive portée par Canal+ Réunion, qui lance chaque année un appel à projets thématique ouvert aux documentaires et aux séries, et auquel nous répondons régulièrement. C'est une excellente chose, mais il faut être réaliste : les capacités d'investissement financières d'un diffuseur régional restent très éloignées des coûts de fabrication réels d'une série d'animation. L'animation est une discipline lourde et coûteuse, ce qui constitue une barrière budgétaire difficile à franchir pour les acteurs locaux, contrairement au cinéma en prise de vue réelle. C'est la raison pour laquelle, pour le moment, l'écosystème de production locale s'oriente principalement vers le court-métrage ou le film spécial de format court, qui restent des projets plus digestes financièrement.

Que représente pour Gao Shan Pictures le fait d'avoir de belles sélections cette année, à Cannes comme à Annecy, des films comme Jim Queen, Lucy Lost, In Waves ou encore Le Loup en WIP ?

Au-delà de l'immense plaisir personnel, c’est une fierté incroyable pour toutes les équipes qui s'investissent sans compter sur ces films. Même si une sélection en festival ne rapporte pas directement d'argent, l'impact symbolique et industriel est énorme. Depuis 2017, huit longs-métrages auxquels nous avons collaboré ont eu les honneurs d'une sélection au Festival de Cannes. Nous sommes des habitués d'Annecy, nos projets cumulent plusieurs nominations aux César, J'ai perdu mon corps s'est hissé jusqu'aux Oscars et Ma famille afghane aux Golden Globes. Cette reconnaissance internationale fait exister le studio sur la carte mondiale de l'animation. Elle assoit de manière durable notre crédibilité auprès des distributeurs et des acheteurs internationaux : c'est notre meilleure carte de visite. De plus, cette réputation d'excellence artistique est un levier indispensable pour attirer des artistes de très haut niveau ici, à La Réunion. Sur Lou et les secrets du glacier, notre directeur d'animation a choisi de nous rejoindre alors qu'il sortait de blockbusters majeurs comme les Minions. Ces talents confirmés acceptent de venir parce que nous leur offrons l'opportunité de travailler sur des projets d'auteur ambitieux, différents, au sein d'une structure à taille humaine où l'on prend réellement soin des personnes.

Comment gérez-vous les contraintes logistiques et financières liées à la situation géographique de La Réunion ?

C'est une réalité quotidienne lourde avec laquelle nous devons composer. Contrairement à mes confrères installés à Paris ou à Valence qui peuvent régler un rendez-vous ou se rendre dans un festival en prenant un simple billet de train, pour nous, le moindre déplacement professionnel implique onze heures d'avion, des frais d'hôtel importants et une absence prolongée du studio. On ne peut pas improviser un déjeuner de travail avec un diffuseur ou un partenaire de coproduction. Je dois anticiper énormément et regrouper un maximum de rendez-vous lors de mes sessions à Paris. De plus, les grands rendez-vous tombent souvent en pleines vacances scolaires locales, au moment où les tarifs des billets d'avion s'envolent. Pour une structure implantée dans une région ultrapériphérique européenne, c'est une contrainte financière et énergétique considérable. Récemment, j'ai été nommé membre suppléant à la commission Aide aux techniques d’animation du CNC. C'est une reconnaissance magnifique pour le travail de Gao Shan, mais concrètement, cela signifie quatre allers-retours supplémentaires à Paris par an, ce qui complique encore un peu notre logistique. Pour autant, il est vital de mener ce combat. Nos territoires d'outre-mer doivent être représentés dans ces instances nationales, car les institutions restent encore très centralisées. Heureusement, les mentalités bougent. L'année dernière, le président du CNC, Gaëtan Bruel, s'est déplacé à La Réunion lors du FIFOI (Festival International du Film d'Afrique et des Îles), ce qui prouve un intérêt et un suivi réel pour notre filière. Entre l'implantation de Rubika et la dynamique des festivals locaux, l'écosystème est en train de se structurer en profondeur. Il faudra sans doute encore cinq ans pour que les premières générations formées ici développent pleinement leurs propres projets et racontent des histoires issues de notre zone géographique capables de toucher le monde entier, mais la machine est lancée et rien ne l'arrêtera.

Perrine Quennesson
© crédit photo : DR


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