Cinéma

Annecy 2026 - WIP "Séraphine", un travail d'orfèvre

Date de publication : 25/06/2026 - 07:37

Le premier long métrage de Sarah Van Den Boom, adapté du livre de Marie Desplechin, produit par Little Big Story, relève presque du miracle. Il entremêle à merveille trois techniques d'animation pour proposer une oeuvre singulière. Un travail d'orfèvre résultant d'une collaboration et d'une coordination parfaite entre six studios d'animation de trois pays : la France, le Luxembourg et la Suisse.

Pour une première expérience dans l'animation, Valérie Montmartin, productrice de Little Big Story davantage spécialisée dans le documentaire, ne devait certainement pas s'attendre à une telle aventure. Comme de nombreuses épopées, tout est parti d'un coup de foudre littéraire, ici, en l'occurence. le roman de Marie Desplechin, une des autrices françaises les plus prolifiques du roman jeunesse. 
 
L'histoire se déroule à Paris en 1883, dans un Montmartre en pleine transformation, alors que le chantier du Sacré-Cœur bouleverse la Butte encore marquée par les tensions de l’après-Commune. Séraphine, 12 ans, vit chez Jeanne, une couturière bourrue qui l’a recueillie, mais dont elle s’apprête à s’émanciper. Habitée par le besoin de comprendre ses origines, elle se lance dans une quête pour découvrir l’identité de ses parents. Aux côtés de Mistigri, un enfant des rues dont elle devient la protectrice, elle explore les secrets et les luttes d’un quartier populaire en ébullition. C’est au fil de ces rencontres et de ce contexte social agité qu’elle trouvera progressivement les réponses à son histoire. "Séraphine, c'est l'histoire d'une quête, mais c'est aussi un film sur la famille que l'on se choisit. En remuant tout ce petit monde, Séraphine va permettre à celui-ci de se retrouver. Elle va découvrir les trahisons du passé, mais aussi les amitiés éteintes, dans la douleur, dans la souffrance. Séraphine fera le lien pour que tout ce petit monde, tous ces personnages se réunissent. Dans ce roman, tout respire la possibilité de faire un grand classique de cinéma d'animation", se réjouit Valérie Montmartin.
 
Sarah Van Den Boom, comme une évidence
 
Le choix de Sarah Van Den Boom comme réalisatrice de ce projet pharaonique semble avoir été une évidence. "Comme Marie Desplechin, elle est persuadée que le XIXe siècle contient tous les ferments de notre époque", souligne Valérie Montmartin. Formée aux Arts Déco et initialement spécialisée dans la 2D, elle se passionne pour la stop motion. "C'est une réalité distanciée, infiniment réaliste et évocatrice, et je trouve qu'elle donne un contexte fabuleux aux personnages. On va plus finement vers l'intériorité des personnages" Elle se tourne alors vers JPL Films pour se former à cet art.
 
Des défis en pagaille
 
De nombreux enjeux ont rapidement émergé autour du film. Il fallait tout d'abord situer l'oeuvre dans le contexte historique. Si le film utilise principalement la stop-motion, cette approche était difficilement envisageable et trop coûteuse pour d'éventuels flashbacks. La solution a été d'opter pour de l'animation 2D qui va apporter ce contexte via un journal que découvre Séraphine. L'un des nombreux partis pris hybrides du film qui mêle stop motion, Matte Paint, 2D et 3D. Un important travail de documentation a également été nécessaire.
 
Une des autres difficultés de la production consistait à suivre le personnage principal sans se perdre dans les méandres du récit historique. "Nous voulions un film très contemporain. Comme dans le roman, nous avons fait le choix de rester à hauteur de Séraphine", indique Sarah Van Den Boom. Pour construire les personnages, Sarah Van den Boom a pu compter sur l'appui précieux de Maïlys Vallade qui a conçu avec elle la bible graphique.
 
Autre difficulté : Séraphine devait faire face aux silences des adultes, traumatisés par la Commune. Comment dès lors faire ressentir cette émotion ? L'écriture des personnages secondaires a été en ce sens particulièrement importante.
 
"Séraphine est un film sur l'humain, un film politique à hauteur d'enfant et un film d'époque", résume la réalisatrice. Pour rendre le propos compréhensible pour le jeune public, certaines thématiques ont été particulièrement approfondies comme le fait d'être pauvre au XIXe siècle. "J'avais envie que les enfants d'aujourd'hui puissent comprendre ces enjeux et le ressentent profondément. Il fallait rendre la cruauté sociale de cette époque immédiatement accessible à des enfants pour leur parler de politique, tout en restant toujours très concrètement dans le vécu des personnages. Je trouvais le scénario un petit peu trop cérébral, je souhaitais le tirer vers quelque chose de plus sensoriel", explique-t-elle.
 
 
Une organisation et une coordination extraordinaires sur la production
 
Six studios répartis sur trois pays étaient impliqués sur Séraphine. Une phase de préparation d'une année a été nécessaire pour être au point.
 
JPL Films a mené un travail considérable sur les marionnettes, comme l'a montré David Roussel, concepteur des marionnettes. A titre d'exemple, la tête de Séraphine a nécessité 84 morceaux à assembler avec 18 collages, 22 vissages et trois aimantations. Dix différentes têtes de Séraphine ont été utilisées sur ce film, ces visages inspirant la conception des 50 marionnettes du long métrage.
Une autre personne a été particulièrement déterminante sur le projet : Marion Le Guillou, première assistante. "Lorsqu'on m'a proposé ce projet, je ne savais pas vraiment ce que cela impliquait. Je l'ai découvert au fur et à mesure. C'était un sacré truc. J'avais l'impression d'être une cheffe d'orchestre. La flexibilité entre les différents studios a été primordiale. Nous étions tous interdépendants."  L'analyse des problématiques, la prise de décisions radicales et stratégiques ont été son quotidien tout au long du film. La rigueur et l'organisation devaient être de mise. Un planning sur les séquences en stop motion, ressemblant à s'y méprendre au tableau d'enquête d'un détective avec des fils colorés par animateur, s'est révélé être un outil extrêmement précieux. Un protocole a été mis en place et Marion Le Guillou a pu également bénéficier de l'apport du chef opérateur Simon Filliot (Sauvages). Chose rare : le tournage en stop motion s'est terminé un jour en avance sur la date prévue.
"C'était une véritable production label rouge", résume avec malice Sarah Van Den Boom.
 
Les chiffres vertigineux de la fabrication du film
 
6 studios (France, Luxembourg, Suisse)
1 170 shots, 115 155 frames
1 019 shots en stop motion
10 combinaisons de techniques
 
Pour la stop motion :
 
8 plateaux de tournages
5 animateurs
111 frames par jour par animateur
100 916 images stop motion
214 jours de tournage
 
Un financement aux petits oignons, un budget de 7,5 M€
 
Le financement du film a été tout aussi dense que la fabrication en elle-même. Dès le départ du projet en 2017, Valérie Montmartin comprend qu'il sera nécessaire de réaliser le grand chelem des différents guichets pour que ce projet aille à son terme.
 
La productrice a pu compter dès le départ sur le soutien de la Procirep et des régions dès la phase de développement : la Région Sud, la Région Auvergne Rhône-Alpes (Little Big Story est aussi implanté à Saint-Etienne) et la région Bretagne (lieu d'activité de JPL Films, coproducteur du film). Le programme européen MEDIA a également été précieux dans cette phase, permettant par la suite d'obtenir le soutien d'Eurimages.
 
"Il fallait dès le départ crédibiliser ce premier long métrage réalisé par une femme et produit par une femme qui n'avait pas fait de long d'animation", souligne Valérie Montmartin. C'est effectivement une autre particularité de ce film à mettre en lumière : on retrouve de nombreuses femmes à des postes clés au sein de l'équipe technique.
 
Jérôme Rougier, alors chez Wild Bunch, et Adeline Fontan Tessaur d'Elle Driver ont très vite exprimé un vif intérêt pour le projet. Ils ont investi un MG "très copieux" permettant là aussi de consolider toutes les premières étapes de recherche de financement.
 
En parallèle, la production recherchait un partenaire étranger et la piste du Luxembourg s'est très vite dégagée. "Le Luxembourg apportait une belle expertise sur la 3D et la 2D. Nous avons donc fait le choix de travailler avec Doghouse Films. Le Luxembourg a été un partenaire artistique et financier très solide", précise Valérie Montmartin.
 
La productrice a été confrontée à des trous dans la raquette dans le financement d'oeuvres d'animation tels que la création de l'animatique. "C'est un risque complet pour le producteur qui s'étale sur un an à un an et demi. Cette étape est indispensable pour montrer le projet".
 
Canal+, Ciné+ et France 3 Cinéma ont également embarqué dans cette aventure qui aura donc rassemblé de nombreux partenaires. Et le tour de table n'était pas encore bouclé. Le budget du film s'établit aux alentours de 7,5 M€. "Le dernier million a été un cauchemar pour le trouver", confie Valérie Montmartin. De nouveaux partenaires ont intégré le projet avec la Suisse et Nadasdy Film (Nicolas Burdet), la région Grand Est et la métropole de Strasbourg par le biais des studios Amopix et le département de la Haute-Savoie. Parmi les studios engagés citons également TNZPV.
 
La suite du projet
 
Novembre 2026 : Fin du compositing
Décembre 2026 : Début du montage
Janvier 2027 : Etalonnage, musique
Février 2027 : Mixage
Mars 2027 : Livraison
Printemps / Eté : Festivals
Automne 2027 : Sortie en salles
 
 

Florian Krieg
© crédit photo : ittlebigstorypictures-


L’accès à cet article est réservé aux abonnés.

Vous avez déjà un compte


Accès 24 heures

Pour lire cet article et accéder à tous les contenus du site durant 24 heures
cliquez ici


Recevez nos alertes email gratuites

s'inscrire