Cinéma

Annecy 2026 - WIP "Igi" : Une étape historique pour le cinéma d'animation géorgien

Date de publication : 27/06/2026 - 08:07

Porté depuis près d'une décennie par une équipe soudée, déterminée à inscrire son pays sur la carte mondiale de l'animation, le projet, inspiré d'un récit culte, frappe par son originalité radicale, mais aussi le souffle qui le traverse.

Lors de sa nouvelle présentation au Cartoon Movie de Bordeaux en mars dernier, le projet avait fait sensation. Une impression largement confirmée lors de cette session de WIP durant laquelle tout le processus de création a pu être largement évoqué.

Igi s'inspire d'un nouvelle de l’écrivain Jemal Kharchkhadze, écrite dans les années 1970 et enseignée aujourd'hui dans les écoles géorgiennes. L'histoire se déroule dans une époque préhistorique symbolique où des pré-humains marchent encore courbés, à quatre pattes, soumis aux règles strictes d'un chef tribal. Tout bascule lorsqu'Igi, un jeune chasseur, se redresse par accident. Ce simple geste physique déclenche une transformation profonde, en lui, mais aussi autour de lui. Debout, il découvre le ciel, perçoit la beauté, tombe amoureux, se met à peindre. Mais ce changement menace l'ordre établi et notamment le pouvoir de Kast, le chef de la tribu, qui voit en Igi une menace à éliminer. Un récit devenu culte, tant il incarne une prise de conscience sur la liberté individuelle et le libre arbitre. "C'est une question philosophique très forte", a expliqué Natia Nikolashvili, réalisatrice, scénariste et directrice artistique du film. "Faut-il se conformer aux règles de la société ou avoir le courage de suivre sa propre voie ? Ce sont les personnes courageuses qui changent le monde."

DES DROITS D’ADAPTATION DIFFICILES À OBTENIR

Le parcours d'Igi a débuté en 2017, lorsque le court métrage Li.le de Natia Nikolashvili a été sélectionné à la Berlinale, section Generation. Son succès a encouragé le producteur Vladimir Katcharava, fondateur de 20 Steps Production, à se lancer dans l'aventure du long métrage. Mais l'obtention des droits d'adaptation s'est révélée être un premier défi de taille a expliqué le producteur. «Jemal Kharchkhadze n’était plus de ce monde et son fils travaille dans l’édition. Mais au départ la famille était totalement réticente. Natya a donc préparé très tôt des croquis et des esquisses pour expliquer sa vision et la façon dont elle comptait réaliser ce film. Elle leur a expliqué qu'elle ne voulait pas simplement de transposer l’histoire en images, mais qu’il s’agirait d’une expérience cinématographique. Cela a fini par les convaincre. Lorsqu’ils nous ont accordé les droits, cela a surpris beaucoup de monde dans notre secteur, car de nombreuses tentatives infructueuses avaient déjà été faites pour obtenir les droits d’adaptation des romans de Jemal Kharchkhadze".

"Un autre projet d’animation Géorgien n’avait pas abouti et nous n’avions quasiment aucune cette expérience dans ce domaine" a repris le producteur. "Nous savions donc que l’histoire passait avant tout". Le projet est donc passé par de multiples ateliers internationaux tels que le CEE Animation Workshop. Mais, autre problème majeur, si le projet a obtenu des financements en Géorgie, personne ne souhaitait se joindre à l’aventure. "Après avoir passé des années à chercher des coproducteurs nous avons décidé de nous lancer directement dans la production, en tirant parti des fonds dont nous disposions" a expliqué Vladimir Katcharava.

Quasiment en parallèle, Sandro Katamashvili et Natia Nikolashvili avaient créé le studio d’animation Animatory. Une démarche qui a abouti à la création de la Design and Animation School, en partenariat avec d'autres acteurs locaux. Les anciens élèves alimentent désormais les productions du studio, créant un cercle vertueux et lançant les bases d’un écosystème. Et c’est tout naturellement qu’ils se sont joints à l’aventure.

DÉPASSER LE TABOU DU FOND BLANC

Les influences visuelles puisent dans l'art rupestre, les peintures chinoises de Gao Xingjian et des portraits au trait contemporains. Les personnages présentent des silhouettes distinctives avec des dos voûtés, conséquence logique de leur posture courbée, et des membres épais aux proportions atypiques. "Alors que j’étais encore en écriture, j’ai commencé à définir le style du film" a raconté Natia Nikolashvili. "J’ai commencé par mettre un fond blanc, mais au départ c’était un peu involontaire. Ensuite, quand j’ai présenté le projet ou fait des démonstrations, cela a eu un certain impact. J’ai eu l’impression que cette blancheur n’était pas synonyme de vide mais qu’elle laissait la place à l’imagination. J’ai donc décidé de m’y tenir même si j’ai compris que cela représentait pour beaucoup comme un tabou dans le monde du long métrage d’animation. Certains en avaient vraiment peur".

Anna Markozashvili, directrice artistique, a détaillé le reste de l’approche : "Nous avons réalisé que l'asymétrie que Natia dessinait naturellement dans les personnages devait être intégrée artificiellement dans tous les autres éléments. Cette asymétrie mettait en valeur le caractère sauvage de la nature". L’une des difficultés résidait dans le fait que la tribu d’Igi comprend près d’une trentaine de personnages différents. "Il fallait tous les doter d’une silhouette visuelle distincte" a repris la directrice artistique. "Par ailleurs, nous avions des connaissances anatomiques de base, mais il a notamment fallu déterminer comment la musculature d’Igi allait pouvoir évoluer quand il se redresse".

Une particularité réside aussi dans les yeux des personnages, qui ont une couleur uniforme, sans pupille. "Je voulais créer un juste milieu, car ce sont des humains mais encore très proches des animaux" a expliqué Natia Nikolashvili. "Or je trouve que le blanc des yeux confère un aspect humanoïde, alors que s’ils sont entièrement noirs ou d’une autre couleur on a tout de suite l’impression d’avoir affaire à un animal. J’ai du mal à l’expliquer mais c’est comme ça".

PLANTES ET ANIMAUX PRÉHISTORIQUES

Autre travail complexe, la conception des animaux."La consigne de Natya était qu’ils devaient donner une impression d’ancienneté, comme les ancêtres des animaux que nous connaissons, sans pour autant paraître extraterrestres " a repris Anna Markozashvili. "Nous avons essayé de nous en tenir à des espèces animales qui auraient pu exister en Géorgie. Nous n’avons pas mis de tigres par exemple". Même travail sur la flore qui devait avoir un aspect préhistorique. "Nous nous sommes appuyés sur les caractéristiques clés de plantes réelles en essayant de déterminer quel aspect avaient pu avoir leurs lointains ancêtres".

La cinéaste a également choisi d’adopter un rendu anamorphique, s'inspirant des objectifs utilisés dans le cinéma en prises de vues réelles, sur une suggestion de Vladimir Katcharava qui a nécessité un travail manuel considérable sur les flous et les fondus. Et la production a fait appel à l'une des dernières animatrices de l'ancienne génération géorgienne pour transmettre certains fondamentaux techniques aux équipes.

Le film comportera peu de dialogues, mais ceux-ci seront dans un lanage créée spécialement pour le film. Comme il n’était pas question que les personnages parlent anglais, Natia Nikolashvili a mélangé deux langues minoritaires parlées dans les régions montagneuses de Géorgie, en réduisant délibérément le vocabulaire pour évoquer une époque primitive.

Avec un budget plus que modeste d'environ 1,6 M€, Igi, qui est actuellement en phase de production, sera intégralement réalisée en Géorgie. La fabrication devrait s'achever en septembre 2026, avant que ne débute la phase de post-production. A Annecy le producteur recherche activement des studios partenaires pour le compositing mais aussi un compositeur pour la bande originale et un vendeur international. La sortie est prévue pour le printemps 2027, avec une stratégie de sortie en festivals qui reste à définir avec les futurs partenaires.

Au-delà de son histoire universelle sur la liberté et le courage individuel, Igi représente un jalon pour toute une industrie émergente. Le film a en effet contribué à faire évoluer les politiques de financement en Géorgie, où aucun accompagnement spécifique à l'animation n'existait auparavant.

Patrice Carré
© crédit photo : 20 STEPS ANIMATION et Animatory


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