
Congrès FNCF 2026 - Cédric Aubry (Cinéo) : "Remettre l'économie au milieu du village"
Date de publication : 22/09/2026 - 08:10
Alors que se tiendront, ce mardi 22 septembre à Deauville, les réunions des commissions de branche de la FNCF dans le cadre du Congrès de la fédération, le tout nouveau président du groupement de cinémas privés et indépendants Cinéo appelle, dans une tribune, à mieux prendre en compe le modèle économique des salles dans les débats actuels.
"Remettre l’économie au milieu du village
La reprise de la fréquentation est une excellente nouvelle. Elle referme, nous l’espérons, la parenthèse d’un discours décliniste selon lequel le public se détournerait inexorablement du cinéma en salles. Le public est là et, lorsque l’offre correspond à ses attentes, il répond présent. Le cinéma reste fondamentalement un marché d’offre.
Mais derrière le chiffre national se cachent des réalités différentes. La croissance profite inégalement aux catégories d’établissements et une grande partie de la petite et moyenne exploitation reste proche de ses niveaux des années précédentes.
Or faire aujourd’hui autant d’entrées qu’hier ne signifie plus produire le même résultat économique.
Salaires, énergie, maintenance, prestations, investissements : les charges ont considérablement progressé sans que les exploitants puissent toujours répercuter ces augmentations sur leurs prix. Derrière une fréquentation stable peut donc se cacher une lente érosion des marges.
Et pour un cinéma indépendant, la marge n’est pas une abstraction financière. C’est ce qui permet d’investir, d’employer, de former, d’animer et de prendre des risques dans sa programmation.
C’est pourquoi Cinéo souhaite aujourd’hui remettre l’économie au milieu du village.
Le prix du billet participe à l’économie de toute la filière
Le cinéma est une culture, mais il est aussi une industrie culturelle. Une entrée ne finance pas seulement l’exploitant. Elle rémunère le distributeur et, en amont, la production. Elle génère de la TSA qui alimente notre système de soutien, ainsi que de la TVA.
Pourtant, le prix du billet reste largement absent des débats sur l’économie de l’exploitation.
Depuis le Covid, les entrepreneurs indépendants ont dû faire évoluer leurs tarifs pour absorber une partie de l’inflation et accompagner notamment les évolutions salariales. Dans le même temps, certains établissements bénéficiant de financements publics ont pu maintenir des niveaux tarifaires très bas.
Il ne s’agit pas d’opposer exploitation privée, publique et associative, mais de nous interroger sur l’utilisation la plus efficace de l’argent public consacré au cinéma.
Doit-il principalement permettre de diminuer le prix du billet ou renforcer l’offre, l’animation, l’éducation à l’image, l’accessibilité, les équipes et les équipements ?
Nous devons sortir de l’idée qu’un tarif toujours plus bas produirait mécaniquement davantage de spectateurs. L’attractivité d’une salle repose aussi sur les films, l’accueil, l’animation, le confort et l’expérience proposée.
Cette dimension mérite également d’être regardée lorsque nous parlons de concurrence et d’accès aux films. À nombre d’entrées identique, des politiques tarifaires très différentes ne génèrent pas la même recette pour le distributeur et la production, ni la même contribution à la TSA et à la TVA.
Toutes les entrées ont la même valeur culturelle. Elles n’ont pas toutes le même effet économique sur la filière.
Art et essai : l’ambition culturelle a une économie
Ne faisons pas de la réforme un totem. Le sujet est plus ancien et plus profond. Depuis de nombreuses années, nous avons progressivement cessé de regarder avec suffisamment d’attention la réalité économique et humaine de l’engagement art et essai des salles.
Accompagner les œuvres suppose des équipes, du temps, de la communication, des rencontres, des partenariats et des animations. L’ambition culturelle a une économie.
Dans le même temps, la sélectivité a progressivement pris une place prépondérante dans l’appréciation du travail des salles. Elle est nécessaire, mais ne peut être déconnectée des territoires dans lesquels elles exercent.
La taille d’une ville, sa sociologie, son environnement culturel, mais aussi les moyens humains et économiques dont dispose un établissement doivent réellement venir pondérer cette sélectivité. Faire vivre l’art et essai dans une petite ou moyenne ville n’est pas comparable à le faire dans un bassin de population important, universitaire et fortement équipé culturellement.
Reconnaître l’effort suppose de mesurer d’où l’on part et avec quels moyens on agit.
Il faut également regarder les périodes de fermeture. Une partie des cinémas ferme encore plusieurs semaines au cœur de l’été. Au-delà des recettes qui ne sont pas réalisées et du service qui n’est plus assuré au public, ces fermetures ont des conséquences sur l’ensemble du marché : les distributeurs art et essai adaptent naturellement leurs calendriers à un parc partiellement fermé et l’offre se raréfie.
Les salles qui restent ouvertes toute l’année continuent, elles, à assumer leurs charges et à accueillir le public, mais disposent de moins de films art et essai et peuvent voir mécaniquement leurs indicateurs se dégrader.
Une salle ouverte 52 semaines ne devrait pas être pénalisée dans son classement par rapport à une salle qui ferme plusieurs semaines.
Cinéo souhaite donc que ces périodes de fermeture soient réellement prises en compte dans l’appréciation et la pondération du classement.
La data : un nouvel exemple de cette réalité économique
La data offre de réelles perspectives pour mieux connaître les spectateurs, promouvoir les œuvres et reconquérir le public.
Mais là encore, commençons par l’économie réelle.
Pour les indépendants, le premier sujet n’est pas encore le partage de la data : c’est sa production.
Faire évoluer les systèmes de billetterie et rendre exploitable la donnée représente de nouvelles charges. À l’échelle des adhérents de Cinéo, les conditions contractuelles proposées par nos partenaires de billetterie pourraient représenter près de deux millions d’euros de coûts supplémentaires par an.
Avant même de savoir quelles recettes nouvelles elle permettra de générer, la production de data constitue donc déjà un nouveau marché.
Nous devons veiller à ce qu’elle ne creuse pas davantage le fossé entre grande exploitation et indépendants. Les intérêts prioritaires autour de la data doivent rester ceux de la filière.
Cinéo est prudent mais pleinement mobilisé, parce que la donnée peut devenir un formidable outil collectif de reconquête du public si son modèle économique est pensé équitablement.
L’économie comme condition de notre ambition
Parler d’économie ne signifie pas défendre moins de culture. C’est exactement l’inverse.
Une salle économiquement solide peut investir, employer, former, animer, accueillir des scolaires, accompagner des œuvres fragiles et prendre des risques.
Nous sommes profondément attachés à la diversité des modèles qui constitue la richesse de l’exploitation française. Mais préserver cette diversité suppose aussi de préserver les conditions économiques permettant à chacun de continuer à exercer son métier.
Au moment où notre profession se retrouve pour son Congrès, posons-nous une question simple : comment finançons-nous durablement le cinéma que nous voulons défendre ?
La solidité économique des salles n’est pas l’adversaire de notre ambition culturelle. Elle en est l’une des conditions."
Cédric Aubry
© crédit photo : DR
L’accès à cet article est réservé aux abonnés.

