Cinéma

Congrès FNCF 2026 - Richard Patry : "Nous sommes depuis près de deux ans dans une situation de tension extrême"

Date de publication : 22/09/2026 - 08:05

Alors que se tiennent, ce mardi 22 septembre, les premiers temps d'echanges du 81e Congrès de la Fédération nationale des cinémas français, retour avec son président sur les sujets chauds du secteur, de la fréquentation estivale aux tensions concurrentielles intersectorielles, en passant par l’éducation aux images, la réforme art et essai ou encore l’accord Canal+.  

Après un exercice 2025 compliqué, les salles françaises affichaient, au terme du mois d’août, une fréquentation annuelle en progression de 28,5% par rapport à l’an passé. Comment accueillez-vous ces chiffres ?
Je suis évidemment très satisfait, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, en tant qu’exploitant, je me réjouis pour mes collègues, qui ont connu une année 2025 très difficile. Ensuite, en tant que président de la FNCF, je me réjouis du fait que cette hausse ait profité à quasiment toutes les typologies de salles et toutes les branches d’exploitation. Nous avons notamment connu un été formidable, des salles ont même battu leurs records de fréquentation. Certes, la météo a joué un rôle, mais ce sont avant tout les films qui sont à l’origine de cette embellie, avec des succès américains (Spider-Man: Brand New Day, L’Odyssée…) comme français (La bataille de Gaulle, De la Comédie-Française, Tombé du ciel…). Les médias y ont également participé, en parlant de nouveau positivement du cinéma. L’enseignement à tirer nous semble clair : lorsqu’il y a des films, cet élan médiatique et, quelque part, du désir de la part des spectateurs, le public vient – et revient – en salle. Il va falloir que nous préservions cette flamme durant les prochains mois, en espérant faire une très bonne année, aux alentours de 190 millions d’entrées. Ceci dit, il ne faut pas non plus faire preuve de triomphalisme. D’abord, nous ne sommes pas encore revenus – même si nous nous en rapprochons – aux niveaux de l’avant-Covid. Et puis, nous sommes conscients que subsistent, après cette année 2025 très difficile, des facteurs de fragilité persistants chez certains d’entre nous.

"Nous restons, pour nombre d’exploitations, dans des situations très tendues, très fragiles", avait justement indiqué Cédric Aubry lors de l’assemblée générale du SFTC en avril. Plusieurs salles ont même été placées en redressement judiciaire au cours des douze derniers mois. Quelle est aujourd’hui la situation économique de l’exploitation ?
La situation est très hétérogène. Certains établissements, du fait du choc économique de 2025, ont de graves difficultés que les niveaux de fréquentation actuels n’ont toujours pas permis de dépasser. N’oublions pas que, il y a un an, nous travaillions avec le CNC à la mise en place d’un plan de sauvegarde pour aider les salles les plus en difficulté. Nous espérons que ces neuf mois consécutifs d’embellie de la fréquentation [de décembre 2025 à août 2026, Ndlr] vont leur permettre de sortir la tête de l’eau.

Les tensions entre exploitants ont été l’un des fils rouges de l’année. Vous avez, au fil des mois et des rendez-vous professionnels où vous vous êtes rendus, appelé à un apaisement de ces tensions et à un retour du dialogue. Avez-vous l’impression d’avoir été écouté ?
Écouté, oui. Entendu, c’est une autre paire de manches. Les tensions dans l’exploitation, la concurrence entre salles, ont toujours existé, ce n’est pas nouveau. Les frictions entre exploitants et distributeurs, nous les connaissons depuis que le cinéma existe ! Ceci dit, nous sommes depuis près de deux ans dans une situation de tension extrême, que j’ai moi-même rarement connue. Je pense justement que la crise de 2025 – dont nous n’avons peut-être pas encore totalement mesuré l’ampleur – a exacerbé cette situation. Nous avons aussi le sentiment que les distributeurs ont pris conscience qu’ils avaient, peut-être, été trop loin dans l’ouverture de leurs plans de sortie, avec une reprise en mains un peu trop violente, ou en tout cas insuffisamment expliquée. Mais j’espère que les très bons chiffres de ces derniers mois et le fait que, au bout d’un moment, ce retour massif des spectateurs va contribuer à l’amélioration de la situation économique de l’ensemble des salles, vont permettre d’apaiser ces tensions. Il faut rappeler que le parc français a été conçu dans un marché à 200 millions à 210 millions d’entrées. Lorsque celui-ci descend à 150 millions, forcément, la concurrence est plus difficilement supportable.

Malmenée depuis plusieurs années, l’éducation aux images a fait l’objet, l’automne dernier, d’un ambitieux plan, porté par les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale. Quel regard portez-vous sur ce plan et son déploiement ?
Nous regrettons que les choses n’avancent pas assez vite. Néanmoins, il est important de rappeler que c’est le plan le plus ambitieux jamais mis en place depuis la création des dispositifs d’éducation aux images. Les fondamentaux sont là, puisque l’Éducation nationale est – avec les enseignants – au centre du dispositif et que ce plan reconnaît le rôle capital des exploitants au sein de celui-ci. Nous allons donc nous mobiliser, avec Aurélie Delage [présidente de la commission Éducation à l’image de la FNCF, Ndlr], pour accélérer le déploiement de ce plan.

La seconde phase de la réforme art et essai est entrée en vigueur au titre du classement 2026. En êtes-vous satisfait ?
D’abord, il est important de rappeler qu’il s’agit d’un dispositif essentiel pour les salles. Pour certains cinémas, l’aide art et essai est même la seule subvention sélective qu’ils reçoivent. Mais ce n’est pas qu’une subvention, c’est également une reconnaissance, importante au niveau local. Le classement art et essai repose pour rappel sur un système incitatif, mais avec une enveloppe fixe. En parallèle, de plus en plus d’établissements sollicitent le classement – et tous sont légitimes à le faire. En conséquence, l’enveloppe art et essai s’est répartie différemment entre les salles, avec des variations parfois très importantes. Beaucoup d’exploitants ont ainsi vu leur subvention diminuer fortement [entre 2024 et 2026, Ndlr], de 20% voire de 30%. Parallèlement, les subventions de certains ont nettement augmenté. Il aurait fallu, je pense, mettre des garde-fous afin d’éviter des variations trop importantes. Il faut profiter des deux ans qui nous séparent du prochain classement pour objectiver les choses, améliorer le dispositif, et rééquilibrer les situations qui pourraient apparaître “injustes”.

Le CNC fait régulièrement l’objet d’attaques depuis plusieurs mois, pour beaucoup venant des rangs de l’extrême droite. Êtes-vous inquiet pour son avenir ?
Inquiet, non, mais il est important de rester vigilants. Alors que de nombreux pays (le Maroc, l’Italie…) copient son modèle, que le cinéma français se porte bien et que la fréquentation devrait renouer avec la barre des 190 millions d’entrées, je trouve hallucinant que le CNC subisse des attaques de ce type. Nous allons donc continuer à le défendre, parce que la filière, dans son ensemble, en a besoin. Il nous faut un CNC fort.

Les excellents résultats de la fréquentation n’ont pas été la seule bonne nouvelle de l’été, également marqué par la signature, entre Canal+ et le Blic, le Bloc et L’ARP, d’un nouvel accord de cinq ans (de 2028 à 2032) prévoyant un investissement total de près de 1 Md€…
C’est évidemment un grand motif de satisfaction, surtout en cette période d’incertitudes. Cette signature était loin d’être une évidence, les organisations professionnelles ont pris leurs responsabilités pour s’unir autour de cet accord, historique. Il sécurise en effet, pour les sept prochaines années [Canal+ s’était déjà engagé jusqu’en 2028, Ndlr], le financement du cinéma français, et donc l’alimentation en films des salles, qui est un sujet majeur pour nous. Comme nous l’avons vu cet été, nous avons besoin des films et des talents français.

Propos recueillis par Kevin Bertrand
© crédit photo : Thomas Laisné


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