
[Entretien] L'Uspa et AnimFrance à l'unisson
Date de publication : 16/02/2026 - 09:27
Dans un entretien croisé, Iris Bucher, présidente de l'Uspa, et Samuel Kaminka, président d'AnimFrance, passent au crible les sujets brûlants de la filière audiovisuelle et alertent sur les menaces pesant sur la création.
La séquence budgétaire au Parlement a durement éprouvé l’audiovisuel public. Comment analysez-vous la situation ?
Iris Bucher : Les vœux de la ministre de la Culture nous ont interpellés : Rachida Dati a affirmé son souhait à un audiovisuel fort, mais nous n’avons pas ressenti les effets de ce soutien ces derniers mois. France Télévisions doit aujourd’hui absorber 65 M€ d’économies, auxquels s’ajoutent 15 M€ supplémentaires décidés par le gouvernement. Au total, avec le retour à l’équilibre, l’effort que va devoir effectuer France Télévisions en 2026 est de l’ordre de 150 M€. La création va être mise à contribution de manière très importante. Les ministres de la Culture successifs avaient toujours réussi à préserver la création. Là, force est de constater que ce n’est pas le cas. Malheureusement, ces contraintes auront des conséquences désastreuses pour la filière audiovisuelle : cela aura un impact important sur l’emploi des permanents des sociétés de production indépendantes, tout comme celui des intermittents que nous employons sur chaque production. On a l’impression de revenir dix ans en arrière en matière d’engagement pour la création.
Samuel Kaminka : Tailler dans la création fragilise la position et la pérennité de l’audiovisuel public. Ce sont les programmes que nous produisons, suivis par des millions de téléspectateurs, qui font sa force.
IB : Le vecteur des programmes que nous produisons, que ce soit la fiction, le documentaire ou le spectacle vivant, c’est l’émotion ; c’est cela qui nous permet de toucher le public. Nos œuvres véhiculent des messages forts sur notre société, le vivre-ensemble, nos difficultés et différences aussi. France Télévisions propose ce type d'œuvres, c’est son rôle. Sans cela, nos programmes ne seraient régis que par une logique commerciale. Cette attaque contre la création est d’autant plus étonnante que nos productions sont plébiscitées, en linéaire comme en non-linéaire, et qu’elles rayonnent à l’international : nous sommes, à notre manière, des ambassadeurs de notre culture, de valeurs partagées.
SK : Au-delà de l’aspect économique, le service public a un rôle sociétal et moral : nos productions construisent un imaginaire collectif et offrent un « roman national » autour duquel chacun peut se situer. En animation, par exemple, nous parlons à des enfants dont l’imaginaire se forme : le prisme culturel français n’est pas le même que le prisme américain ou chinois. C’est un enjeu de souveraineté culturelle, dont France Télévisions doit être la garante.
Concrètement, quelles vont être les répercussions pour la création ?
IB : Ces efforts impacteront la création à hauteur de 40 M€ entre la fin 2025 et l’année 2026, puis de 40 M€ par an à compter de 2027. Le maintien d’une telle trajectoire pour la création à horizon 2027 n’est pas envisageable. Nous allons nous mobiliser pour obtenir au minimum un maintien de l’investissement dans la création à hauteur de 420 M€.
Une telle révision de l’investissement dans la création aura des répercussions sur l’accord interprofessionnel. Comme l’a rappelé Delphine Ernotte lors d’une audition au Sénat, tous les sujets sont sur la table : étendue des droits, part de production dépendante, distribution des œuvres sur les plateformes tierces, etc.
Un autre coup dur pour la création a été l’amendement « Lavarde », qui réduit le produit de la TST-E. Ce texte, porté par les chaînes privées, menace-t-il l’existence de LaFA ?
SK : Avec Iris, nous soutenons pleinement les principes de LaFA, qui illustrent la maturité de l’écosystème français. Tous les partenaires savent s’asseoir autour d’une table et, malgré leurs divergences, définir des positions communes : défendre la création et la souveraineté culturelle, tout en garantissant un audiovisuel public fort et des acteurs privés dynamiques. Nous avons donc été très surpris par l’initiative des chaînes privées, lancée sans consultation préalable, et dont les conséquences financières pour la création seront immédiates.
Si la correction des asymétries de concurrence publicitaires et fiscales entre plateformes et acteurs historiques est une absolue nécessité, nous pensons que mener un combat commun aurait été plus efficace et aurait permis de renforcer la filière. LaFA aurait dû se se battre pour alléger la fiscalité des diffuseurs et mettre fin à l’abattement injuste dont bénéficie YouTube, pour le bien commun et sans affaiblir le CNC.
IB : C’est comme dans un couple : un désaccord important ne signifie pas « divorce ». Certes, notre confiance a été ébranlée, mais il faut se réunir pour se rallier. Nous partageons des intérêts communs et des enjeux cruciaux avec notamment les élections présidentielles de 2027, qu’il faut porter tous ensemble pour avoir le plus d’impact possible.
Une priorité demeure toutefois : soutenir le CNC, premier partenaire de la création. Cet amendement représente un manque à gagner de 34 M€, auquel s’ajoute une nouvelle ponction de 50 M€ sur sa trésorerie prévue au PLF. Nous, producteurs, ne pouvons pas subir une triple peine : la baisse des dotations de France Télévisions, la réduction des investissements des chaînes privées à cause du recul des recettes publicitaires et un recul des soutiens du CNC. Une telle situation serait intenable, il faut à tout prix éviter de nouvelles mesures d’économie pour l’audiovisuel à court terme. Dans ce contexte, nous avons besoin de preuves d’engagement de LaFA envers les producteurs et le CNC. Nous allons y travailler.
Vous incitez souvent les pouvoirs publics à considérer YouTube comme un véritable partenaire de la création. Qu'entendez-vous par là ?
IB : Aujourd’hui, YouTube est un acteur majeur de notre écosystème. Il détruit la valeur de l’économie traditionnelle de l’audiovisuel qui pâtit du transfert des audiences et des revenus publicitaires qui en découlent. La première étape pour qu’il devienne un véritable partenaire de la création serait de revenir sur l’abattement de 66% qui s’applique à sa TSV qui vient financer le CNC.
SK : YouTube expose des contenus premiums financés par d’autres et rémunère mal leur exploitation. L’audience et les revenus publicitaires que cette plateforme capte affaiblissent considérablement ses concurrents sans financer la création. Dans le règne animal, ça s’appelle du parasitisme. La crise mondiale de l’animation en découle. Toute entité tirant des revenus de la création doit contribuer à la financer : c’est un principe fondamental de l’exception culturelle. Aucune entité ne doit en être exemptée.
YouTube s’est présenté comme la première chaîne de France. Ce n’était pas un abus de langage mais la façon dont YouTube se voit aujourd’hui dans l’écosystème. Ce n’est plus un hébergeur et pas non plus un distributeur. Nous sommes convaincus que compte tenu de son audience et de sa puissance, il faut l’intégrer dans le système réglementaire français, tout en prenant en compte la spécificité de son modèle hybride.
IB : Nous avons créé un groupe de discussion commun entre AnimFrance et l’USPA pour réfléchir à ces sujets. Aujourd’hui, de nombreuses œuvres présentes sur la plateforme ont été financées par la filière, mais la rémunération perçue reste une rémunération d’exploitation : elle est insuffisante pour soutenir des œuvres ambitieuses inédites ou structurer la filière. Il nous faut inventer un statut réglementaire inédit pour intégrer YouTube.
SK : Notre discours est prospectif et conquérant. Nous ne voyons pas les contenus comme opposés : ils sont complémentaires. C’est toute la beauté et la complexité du système actuel. Avec la fragmentation des audiences, chacun choisit ses contenus selon ses goûts et selon les supports. Pour préserver cette diversité, et notamment l’offre premium, il faut s’adapter et proposer un modèle économique viable, et si possible prospère.
IB : La vraie question, c’est la valeur de nos catalogues et, par extension, l’écosystème de la production indépendante. Les chaînes de télévision ne peuvent pas appréhender seules ce débat. Nous, acteurs majeurs de cet écosystème, ne pouvons pas être mis de côté. Toute la chaine de valeur est impliquée et impactée. Il est donc crucial de le rappeler : ce point est au cœur de nos discussions avec les chaînes. Il faudra se mettre autour d’une table et trouver un équilibre, car le développement massif de ces plateformes constitue une réalité à laquelle il faut s’adapter.
SK : Nous avons également un sujet sur YouTube Kids. Il faut traiter cette offre éditorialisée comme les autres SMAD et l'assujettir aux mêmes règles et obligations.
Toutes les nouvelles n’ont pas été mauvaises à l’issue du PLF 2026 : le crédit d’impôt international et le crédit d’impôt audiovisuel pour l’animation ont été renforcés
SK : Les parlementaires ont pleinement pris conscience des enjeux et se montrent combatifs tout en recherchant des positions équilibrées. Ils ne font pas simplement écho à nos revendications, ils se sont forgés un avis en tenant compte du poids économique de la filière et du nombre d’emplois qu’elle représente.
La hausse du plafond du crédit d’impôt audiovisuel animation, de 3 000 € à 6 000 € par minute, permettra de mieux soutenir des œuvres ambitieuses, souvent portées par les grandes plateformes. Cette mesure s’inscrit dans la cohérence de France 2030 : d’un côté, armer les studios pour produire des œuvres d’excellence avec des budgets importants, et de l’autre, garantir la compétitivité des studios français face à la concurrence fiscale internationale.
Il est aussi crucial de défendre la production indépendante, maîtresse de son destin, contrairement à la prestation de services, entièrement dépendante de donneurs d’ordre et très sensible à la pression fiscale internationale. Cette hausse du plafond ouvre la voie à un débat sur une révision du taux du crédit d’impôt audiovisuel que nous allons mener dans le cadre du PLF 2027.
IB : C’est très important. J’ai d’ailleurs pris pleinement conscience de ce point lors de mon séjour à Madrid avec une délégation du CNC emmenée par Gaëtan Bruel. Les Espagnols sont devenus de simples producteurs exécutifs. Certains producteurs s’en réjouissent, car cela remplit leur carnet de commandes et fait travailler des équipes, et l’on peut s’en réjouir pour eux. D’autres préfèreraient retenir des actifs et des droits sur les œuvres. Laisser la production exécutive s’installer comme modèle principal est une stratégie que je trouve risquée à long terme. Il ne faut pas tomber dans ce piège.
SK : Par ailleurs, la prolongation du crédit d’impôt international jusqu’en 2028 et la clause du « grand-père » apportent une prévisibilité essentielle. En animation comme en fiction, les cycles de production sont pluriannuels. La stabilité est indispensable pour préserver l’emploi, permettre aux jeunes talents d’accéder au marché et s’exprimer. Elle est aussi un moteur de dynamisme, surtout face à des concurrents qui offrent déjà cette prévisibilité. La France a des studios et des talents mondialement reconnus. Nous devons rester compétitifs pour leur donner un avenir et une audience globale.
IB : Le crédit d’impôt doit être considéré comme un investissement vertueux – car il l’est -, et non comme un simple poste de dépense. Une vision étroite et court-termiste mettrait toute la filière en danger. Il faut aller plus loin dans notre ambition pour exploiter pleinement ces dispositifs.
Le décret SMAD a récemment été modifié. Certains professionnels estiment que ce nouveau texte est "pro-animation". Partagez-vous cette vision ?
SK : Ce décret ne concerne pas seulement l’animation : il s’applique aussi au documentaire et au spectacle vivant. Il vise avant tout à soutenir la diversité des contenus. Le rapport Arcom-CNC de fin 2024 avait mis en évidence une anomalie : 94 % des investissements des plateformes allaient à l’achat de catalogues d’animation et non à la création. Le nouveau texte ne leur coûte rien ; il réoriente simplement les investissements vers plus de diversité et d’œuvres originales, conformément à l’esprit initial du décret.
IB : C’est un rééquilibrage nécessaire. L’animation, le documentaire et le spectacle vivant contribuent autant que la fiction à la diversité culturelle. En tant que Présidente de l’USPA, je voudrais rappeler que les producteurs de documentaire du Syndicat se sont immédiatement indignés publiquement des taux de diversité dérisoires actés dans le cadre des conventions conclues en décembre 2021 par l’ARCOM avec les plateformes américaines. Comme tout dispositif complexe, la directive SMA nécessitait des ajustements. Ils prennent en compte le modèle économique des SMAD et les accords existants, avec une mise en œuvre progressive entre 2026 et 2028.
Cette modification intervient alors que d'importantes échéances se profilent avec les plateformes.
IB : Les négociations interprofessionnelles vont se poursuivre. Dès 2026, nous renouvellerons nos accords avec Netflix, Prime Video et Crunchyroll, puis en 2027 avec Apple TV et Disney+. Avec Prime, nous nous concentrons sur un point crucial : le manque de transparence sur l’assiette servant de base aux obligations.
SK : Nous avons décidé de travailler en commun avec les syndicats de producteurs cinéma sur cette question de l’assiette. Au regard des prix pratiqués par les autres plateformes et de nos estimations, les montants proposés par Amazon sont largement inférieurs à ce qu’ils devraient être. Nous resterons très vigilants sur les discussions en cours entre l’ARCOM et Prime Video.
Iris Bucher : Les vœux de la ministre de la Culture nous ont interpellés : Rachida Dati a affirmé son souhait à un audiovisuel fort, mais nous n’avons pas ressenti les effets de ce soutien ces derniers mois. France Télévisions doit aujourd’hui absorber 65 M€ d’économies, auxquels s’ajoutent 15 M€ supplémentaires décidés par le gouvernement. Au total, avec le retour à l’équilibre, l’effort que va devoir effectuer France Télévisions en 2026 est de l’ordre de 150 M€. La création va être mise à contribution de manière très importante. Les ministres de la Culture successifs avaient toujours réussi à préserver la création. Là, force est de constater que ce n’est pas le cas. Malheureusement, ces contraintes auront des conséquences désastreuses pour la filière audiovisuelle : cela aura un impact important sur l’emploi des permanents des sociétés de production indépendantes, tout comme celui des intermittents que nous employons sur chaque production. On a l’impression de revenir dix ans en arrière en matière d’engagement pour la création.
Samuel Kaminka : Tailler dans la création fragilise la position et la pérennité de l’audiovisuel public. Ce sont les programmes que nous produisons, suivis par des millions de téléspectateurs, qui font sa force.
IB : Le vecteur des programmes que nous produisons, que ce soit la fiction, le documentaire ou le spectacle vivant, c’est l’émotion ; c’est cela qui nous permet de toucher le public. Nos œuvres véhiculent des messages forts sur notre société, le vivre-ensemble, nos difficultés et différences aussi. France Télévisions propose ce type d'œuvres, c’est son rôle. Sans cela, nos programmes ne seraient régis que par une logique commerciale. Cette attaque contre la création est d’autant plus étonnante que nos productions sont plébiscitées, en linéaire comme en non-linéaire, et qu’elles rayonnent à l’international : nous sommes, à notre manière, des ambassadeurs de notre culture, de valeurs partagées.
SK : Au-delà de l’aspect économique, le service public a un rôle sociétal et moral : nos productions construisent un imaginaire collectif et offrent un « roman national » autour duquel chacun peut se situer. En animation, par exemple, nous parlons à des enfants dont l’imaginaire se forme : le prisme culturel français n’est pas le même que le prisme américain ou chinois. C’est un enjeu de souveraineté culturelle, dont France Télévisions doit être la garante.
Concrètement, quelles vont être les répercussions pour la création ?
IB : Ces efforts impacteront la création à hauteur de 40 M€ entre la fin 2025 et l’année 2026, puis de 40 M€ par an à compter de 2027. Le maintien d’une telle trajectoire pour la création à horizon 2027 n’est pas envisageable. Nous allons nous mobiliser pour obtenir au minimum un maintien de l’investissement dans la création à hauteur de 420 M€.
Une telle révision de l’investissement dans la création aura des répercussions sur l’accord interprofessionnel. Comme l’a rappelé Delphine Ernotte lors d’une audition au Sénat, tous les sujets sont sur la table : étendue des droits, part de production dépendante, distribution des œuvres sur les plateformes tierces, etc.
Un autre coup dur pour la création a été l’amendement « Lavarde », qui réduit le produit de la TST-E. Ce texte, porté par les chaînes privées, menace-t-il l’existence de LaFA ?
SK : Avec Iris, nous soutenons pleinement les principes de LaFA, qui illustrent la maturité de l’écosystème français. Tous les partenaires savent s’asseoir autour d’une table et, malgré leurs divergences, définir des positions communes : défendre la création et la souveraineté culturelle, tout en garantissant un audiovisuel public fort et des acteurs privés dynamiques. Nous avons donc été très surpris par l’initiative des chaînes privées, lancée sans consultation préalable, et dont les conséquences financières pour la création seront immédiates.
Si la correction des asymétries de concurrence publicitaires et fiscales entre plateformes et acteurs historiques est une absolue nécessité, nous pensons que mener un combat commun aurait été plus efficace et aurait permis de renforcer la filière. LaFA aurait dû se se battre pour alléger la fiscalité des diffuseurs et mettre fin à l’abattement injuste dont bénéficie YouTube, pour le bien commun et sans affaiblir le CNC.
IB : C’est comme dans un couple : un désaccord important ne signifie pas « divorce ». Certes, notre confiance a été ébranlée, mais il faut se réunir pour se rallier. Nous partageons des intérêts communs et des enjeux cruciaux avec notamment les élections présidentielles de 2027, qu’il faut porter tous ensemble pour avoir le plus d’impact possible.
Une priorité demeure toutefois : soutenir le CNC, premier partenaire de la création. Cet amendement représente un manque à gagner de 34 M€, auquel s’ajoute une nouvelle ponction de 50 M€ sur sa trésorerie prévue au PLF. Nous, producteurs, ne pouvons pas subir une triple peine : la baisse des dotations de France Télévisions, la réduction des investissements des chaînes privées à cause du recul des recettes publicitaires et un recul des soutiens du CNC. Une telle situation serait intenable, il faut à tout prix éviter de nouvelles mesures d’économie pour l’audiovisuel à court terme. Dans ce contexte, nous avons besoin de preuves d’engagement de LaFA envers les producteurs et le CNC. Nous allons y travailler.
Vous incitez souvent les pouvoirs publics à considérer YouTube comme un véritable partenaire de la création. Qu'entendez-vous par là ?
IB : Aujourd’hui, YouTube est un acteur majeur de notre écosystème. Il détruit la valeur de l’économie traditionnelle de l’audiovisuel qui pâtit du transfert des audiences et des revenus publicitaires qui en découlent. La première étape pour qu’il devienne un véritable partenaire de la création serait de revenir sur l’abattement de 66% qui s’applique à sa TSV qui vient financer le CNC.
SK : YouTube expose des contenus premiums financés par d’autres et rémunère mal leur exploitation. L’audience et les revenus publicitaires que cette plateforme capte affaiblissent considérablement ses concurrents sans financer la création. Dans le règne animal, ça s’appelle du parasitisme. La crise mondiale de l’animation en découle. Toute entité tirant des revenus de la création doit contribuer à la financer : c’est un principe fondamental de l’exception culturelle. Aucune entité ne doit en être exemptée.
YouTube s’est présenté comme la première chaîne de France. Ce n’était pas un abus de langage mais la façon dont YouTube se voit aujourd’hui dans l’écosystème. Ce n’est plus un hébergeur et pas non plus un distributeur. Nous sommes convaincus que compte tenu de son audience et de sa puissance, il faut l’intégrer dans le système réglementaire français, tout en prenant en compte la spécificité de son modèle hybride.
IB : Nous avons créé un groupe de discussion commun entre AnimFrance et l’USPA pour réfléchir à ces sujets. Aujourd’hui, de nombreuses œuvres présentes sur la plateforme ont été financées par la filière, mais la rémunération perçue reste une rémunération d’exploitation : elle est insuffisante pour soutenir des œuvres ambitieuses inédites ou structurer la filière. Il nous faut inventer un statut réglementaire inédit pour intégrer YouTube.
SK : Notre discours est prospectif et conquérant. Nous ne voyons pas les contenus comme opposés : ils sont complémentaires. C’est toute la beauté et la complexité du système actuel. Avec la fragmentation des audiences, chacun choisit ses contenus selon ses goûts et selon les supports. Pour préserver cette diversité, et notamment l’offre premium, il faut s’adapter et proposer un modèle économique viable, et si possible prospère.
IB : La vraie question, c’est la valeur de nos catalogues et, par extension, l’écosystème de la production indépendante. Les chaînes de télévision ne peuvent pas appréhender seules ce débat. Nous, acteurs majeurs de cet écosystème, ne pouvons pas être mis de côté. Toute la chaine de valeur est impliquée et impactée. Il est donc crucial de le rappeler : ce point est au cœur de nos discussions avec les chaînes. Il faudra se mettre autour d’une table et trouver un équilibre, car le développement massif de ces plateformes constitue une réalité à laquelle il faut s’adapter.
SK : Nous avons également un sujet sur YouTube Kids. Il faut traiter cette offre éditorialisée comme les autres SMAD et l'assujettir aux mêmes règles et obligations.
Toutes les nouvelles n’ont pas été mauvaises à l’issue du PLF 2026 : le crédit d’impôt international et le crédit d’impôt audiovisuel pour l’animation ont été renforcés
SK : Les parlementaires ont pleinement pris conscience des enjeux et se montrent combatifs tout en recherchant des positions équilibrées. Ils ne font pas simplement écho à nos revendications, ils se sont forgés un avis en tenant compte du poids économique de la filière et du nombre d’emplois qu’elle représente.
La hausse du plafond du crédit d’impôt audiovisuel animation, de 3 000 € à 6 000 € par minute, permettra de mieux soutenir des œuvres ambitieuses, souvent portées par les grandes plateformes. Cette mesure s’inscrit dans la cohérence de France 2030 : d’un côté, armer les studios pour produire des œuvres d’excellence avec des budgets importants, et de l’autre, garantir la compétitivité des studios français face à la concurrence fiscale internationale.
Il est aussi crucial de défendre la production indépendante, maîtresse de son destin, contrairement à la prestation de services, entièrement dépendante de donneurs d’ordre et très sensible à la pression fiscale internationale. Cette hausse du plafond ouvre la voie à un débat sur une révision du taux du crédit d’impôt audiovisuel que nous allons mener dans le cadre du PLF 2027.
IB : C’est très important. J’ai d’ailleurs pris pleinement conscience de ce point lors de mon séjour à Madrid avec une délégation du CNC emmenée par Gaëtan Bruel. Les Espagnols sont devenus de simples producteurs exécutifs. Certains producteurs s’en réjouissent, car cela remplit leur carnet de commandes et fait travailler des équipes, et l’on peut s’en réjouir pour eux. D’autres préfèreraient retenir des actifs et des droits sur les œuvres. Laisser la production exécutive s’installer comme modèle principal est une stratégie que je trouve risquée à long terme. Il ne faut pas tomber dans ce piège.
SK : Par ailleurs, la prolongation du crédit d’impôt international jusqu’en 2028 et la clause du « grand-père » apportent une prévisibilité essentielle. En animation comme en fiction, les cycles de production sont pluriannuels. La stabilité est indispensable pour préserver l’emploi, permettre aux jeunes talents d’accéder au marché et s’exprimer. Elle est aussi un moteur de dynamisme, surtout face à des concurrents qui offrent déjà cette prévisibilité. La France a des studios et des talents mondialement reconnus. Nous devons rester compétitifs pour leur donner un avenir et une audience globale.
IB : Le crédit d’impôt doit être considéré comme un investissement vertueux – car il l’est -, et non comme un simple poste de dépense. Une vision étroite et court-termiste mettrait toute la filière en danger. Il faut aller plus loin dans notre ambition pour exploiter pleinement ces dispositifs.
Le décret SMAD a récemment été modifié. Certains professionnels estiment que ce nouveau texte est "pro-animation". Partagez-vous cette vision ?
SK : Ce décret ne concerne pas seulement l’animation : il s’applique aussi au documentaire et au spectacle vivant. Il vise avant tout à soutenir la diversité des contenus. Le rapport Arcom-CNC de fin 2024 avait mis en évidence une anomalie : 94 % des investissements des plateformes allaient à l’achat de catalogues d’animation et non à la création. Le nouveau texte ne leur coûte rien ; il réoriente simplement les investissements vers plus de diversité et d’œuvres originales, conformément à l’esprit initial du décret.
IB : C’est un rééquilibrage nécessaire. L’animation, le documentaire et le spectacle vivant contribuent autant que la fiction à la diversité culturelle. En tant que Présidente de l’USPA, je voudrais rappeler que les producteurs de documentaire du Syndicat se sont immédiatement indignés publiquement des taux de diversité dérisoires actés dans le cadre des conventions conclues en décembre 2021 par l’ARCOM avec les plateformes américaines. Comme tout dispositif complexe, la directive SMA nécessitait des ajustements. Ils prennent en compte le modèle économique des SMAD et les accords existants, avec une mise en œuvre progressive entre 2026 et 2028.
Cette modification intervient alors que d'importantes échéances se profilent avec les plateformes.
IB : Les négociations interprofessionnelles vont se poursuivre. Dès 2026, nous renouvellerons nos accords avec Netflix, Prime Video et Crunchyroll, puis en 2027 avec Apple TV et Disney+. Avec Prime, nous nous concentrons sur un point crucial : le manque de transparence sur l’assiette servant de base aux obligations.
SK : Nous avons décidé de travailler en commun avec les syndicats de producteurs cinéma sur cette question de l’assiette. Au regard des prix pratiqués par les autres plateformes et de nos estimations, les montants proposés par Amazon sont largement inférieurs à ce qu’ils devraient être. Nous resterons très vigilants sur les discussions en cours entre l’ARCOM et Prime Video.
Florian Krieg
© crédit photo : Julien Lienard pour LFF
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