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Les salles de quartier parisiennes font de la résistance

Eparpillées aux quatre coins de Paris, il existe encore des salles de quartier qui vivent essentiellement de multiprogrammation et de continuations de films. Si leur situation économique est parfois précaire du fait d’une spécificité qui les prive d’exclusivités, elles assurent la diversité de l’offre dans la capitale.

 
Un bar, un restaurant sur jardin et une politique d’animation intense ont fait bondir les entrées du Studio 28 de 18 000 en 1997 à 50 000 en 2003.
Paris, capitale du cinéma. Rien n’est plus vrai tant le parc de salles parisien se distingue par sa diversité et sa qualité. La preuve : en dehors des grands quartiers de cinéma tels les Champs-Élysées, les Grands Boulevards, le Quartier latin, Montparnasse ou Les Halles qui drainent la majeure partie du public, il existe encore des salles, isolées ou non, dont l’existence est vouée à la proximité et à la continuation. Proximité car ces salles sont fortement ancrées dans la vie de leur quartier. Continuation car les films qui y sont projetés sont rarement des sorties nationales. À l’heure des multiplexes tout-puissants et des cartes illimitées, ces salles font de la résistance. L’équilibre financier n’est pas toujours facile à trouver, mais les exploitants estiment avoir encore un rôle à jouer comme alternative singulière à une offre trop souvent standardisée.

Les exploitants des salles de quartier parisiennes sont tous d’accord sur un point : il leur faut cultiver la différence pour continuer à exister. Fidéliser le public, le pousser à sortir des sentiers battus de la cinéphilie parisienne, telle est leur volonté et surtout leur nécessité. Encore leur faut-il avoir accès aux films pour atteindre cet objectif. À regarder le programme hebdomadaire de ces salles, il apparaît comme une évidence que la multiprogrammation est la seule solution pour pouvoir proposer une offre suffisamment attractive. Une situation géographique et une capacité le plus souvent réduite leur permettent rarement de proposer des films en sortie nationale pour lesquels les distributeurs imposent légitimement un certain nombre de séances par semaine. Une pléthore de films en continuation plus ou moins avancée est donc à l’affiche. Et encore, ils n’obtiennent pas toujours assez rapidement les films déjà sortis. Or, comme le note Alain Roulleau, propriétaire du Studio 28, “plus le film arrive tard dans nos salles, moins il a de potentiel”. “Nous n’avons pas accès aux films assez rapidement”, confirme Madeleine Haziza, directrice du Saint Lambert. Et de citer en exemple Elephant qu’elle n’a pu obtenir que cinq mois après sa sortie. Claudia et Michel Guichard, responsables du Denfert, regrettent aussi cette situation : “Le décalage est très variable, mais il est vrai que les films à succès mettent plus de temps à nous arriver.” Eux aussi ont un exemple, celui de Goodbye Lenin ! qu’ils ont décroché trois mois après sa sortie. “Les continuations sont difficiles à avoir car les multiplexes gardent les films longtemps”, estime Pierre-Nicolas Combe qui dirige les trois salles de l’Entrepôt. Quant à Alain Roulleau, il s’estime heureux quand il peut avoir un film en troisième ou quatrième semaine. Pour lui, “le droit à l’erreur n’existe pas”. Il faut donc multiplier l’offre de films. Reste à savoir quel est le nombre idéal pour assurer une fréquentation correcte. Anne Vaugeois, directrice de l’Épée de Bois, présente au maximum dix films chaque semaine dans ses deux salles. Elle a aussi fait le choix d’horaires fixes pour chaque film. “Il s’agit de garantir la meilleure exposition à chacun”, précise-t-elle. De son côté, Bernard Béruchet, directeur du Studio Galande, avoue proposer une vingtaine de films chaque semaine dans son unique salle de 82 places. Au Grand Pavois, Jean-Pierre Wagneur ne fait pas moins dans ses quatre salles.

À la différence de ses collègues, il avoue toutefois ne pas rencontrer trop de difficultés à alimenter ses écrans. “Je suis de plus en plus sollicité le lundi matin par les distributeurs qui veulent continuer à exploiter leurs films à Paris”, explique-t-il. Il a tout de même essayé au printemps 2001 de revenir à un concept simple : quatre films dans quatre salles. Une tentative sans grand risque selon lui car il était alors seul pour faire tourner son cinéma. L’expérience n’ayant pas été couronnée de succès, il est revenu à la multiprogrammation. Celle-ci n’empêche toutefois pas les exploitants des salles de quartier de faire des choix éditoriaux. La plupart proposent une programmation résolument tournée vers le cinéma d’auteur et l’art et essai. Certains ont même mis en place des thématiques fortes. Ainsi, les deux salles d’Images d’ailleurs sont souvent consacrées aux cinématographies africaines. De même, Pierre Dyens a choisi de marier cinéma et musique dans les deux salles de l’Archipel-Paris Ciné. Une politique ambitieuse qui ne l’a pas empêché de s’essayer au cinéma communautaire en sortant récemment le film turc Vizontele Tuuba. Celui-ci a mobilisé le public turc qui s’est rué en masse à l’Archipel-Paris Ciné. Sans aucune publicité, Vizontele Tuuba a attiré plus de 4 000 spectateurs au cours de sa première semaine d’exploitation. L’affluence était telle que Pierre Dyens a dû projeter le film dans ses deux salles à certaines séances. De même, le Brady propose chaque semaine un film de Bollywood (Lagaan ou Devdas) au public indien de son quartier. D’autres se veulent des défricheurs de talents comme Pierre-Nicolas Combe qui sortira en avril à l’Entrepôt un moyen métrage français intitulé Le coma des mortels. Un soin particulier est aussi apporté au jeune public dans les salles de quartier qui s’assurent ainsi une clientèle familiale à longueur d’année. Madeleine Haziza présente des films pour enfants les mercredis, samedis et dimanches après-midi dans les trois salles du Saint-Lambert. À l’Épée de Bois, Anne Vaugeois a choisi de travailler avec l’association Enfance et Cinéma, ce qui lui permet d’initier des scolaires à la version originale. De leur côté, Claudia et Michel Guichard travaillent au Denfert avec les écoles des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe arrondissements. “Ces séances scolaires, qui ont lieu le matin, sont indispensables à la survie de la salle”, tient à préciser Claudia Guigard.

Survie, le mot est lâché surtout quand la fréquentation chute comme en 2003. Le ralentissement des entrées au niveau national a aussi affecté les salles de quartier. Jean-Pierre Wagneur reconnaît avoir eu une année 2003 “épouvantable” avec 78 000 entrées pour les quatre salles du Grand Pavois. Même son de cloche du côté de l’Archipel-Paris Ciné où Pierre Dyens parle de “pertes énormes”. Bernard Béruchet affirme lui aussi avoir eu une année 2003 difficile, d’autant plus que les deux stations de métro qui desservent le Studio Galande ont été fermées pour travaux l’une après l’autre. De même, Anna Vaugeois annonce avoir perdu 10 000 spectateurs entre 2002 et 2003, sa fréquentation tombant à 53 000 entrées l’an dernier. Le soutien financier du CNC et de la Ville de Paris est donc primordial, même s’il permet à peine pour certains d’équilibrer leurs comptes. Les subventions représentent en moyenne 20% à 40% de leur chiffre d’affaires. Pour Pierre-Nicolas Combe, “c’est une chance d’avoir un organisme aussi fort que le CNC pour défendre la diversité culturelle”. Anne Vaugeois affirme toutefois que “le CNC et la mairie de Paris devraient aider systématiquement les salles en difficulté”. Claudia et Michel Guichard souhaiteraient pour leur part “une aide au fonctionnement plus importante”.

Pour fidéliser leur public, du moins l’inciter à venir dans leurs salles, certains exploitants ont développé des activités annexes quand ils en avaient la possibilité. Au-delà des films, il s’agit ici de proposer des lieux différents à l’identité forte comme le Studio 28, L’entrepôt ou le Lucernaire. Pionnier en la matière, Christian Le Guillochet a conçu le Lucernaire dès 1977 comme un lieu pluriculturel où les salles de cinéma font partie d’un ensemble plus large regroupant des salles de théâtre et un restaurant. Le Lucernaire accueille ainsi 150 000 à 200 000 personnes par an dont 60 000 pour les salles de cinéma. À 70 ans, Christian Le Guillochet cherche maintenant à vendre son établissement. À l’Entrepôt, racheté par Philippe Brizon l’année dernière, les salles de cinéma sont accompagnées d’un vaste restaurant et d’une galerie d’art. Et au Studio 28, Alain Roulleau propose un bar et un restaurant sur jardin. Soutenue par une politique d’animations intense, la formule est payante. Le Studio 28 a vu sa fréquentation bondir de 18 000 entrées en 1997 à 53 000 entrées en 2003. Un résultat encourageant qui prouve que tout n’est pas perdu pour les salles de quartier parisiennes malgré un contexte concurrentiel fort qui ne va pas en s’améliorant.

Enquête réalisée par Anthony Bobeau

Vendredi 16 avril 2004


"Fidéliser le public et le pousser à sortir des sentiers battus est le leitmotiv de ces salles."


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