Cinéma

Congrès FNCF 2026 - "L’ennemi, ce n’est pas la salle voisine ni le distributeur"

Date de publication : 24/09/2026 - 08:05

A Deauville, le débat avec les pouvoirs publics a été à nouveau l’occasion d’échanges directs entre la salle et le président du CNC. Parmi les sujets majeurs, un bilan complet, et sans tabou, de la réforme de l’art et essai pour y apporter les améliorations nécessaires et l’éducation à l’image.

Lors de son discours de lancement du débat avec les pouvoirs publics, le président de la FNCF Richard Patry a rappelé le contexte, déjà évoqué le matin. Un an après un Congrès marqué par l’angoisse de la crise, la réponse est claire, dès que l’offre de films est là, le public revient massivement. L’été a en effet été historique, avec un mois d’août record, porté par la canicule mais surtout par une grande diversité de films, à la fois français et américains, art et essai et grand public. La fréquentation est en hausse d’environ 30 % par rapport à 2025 et de 10 % par rapport à 2024, à seulement 4 % d’écart avec les niveaux d’avant la crise sanitaire.
 
Côté accords interprofessionnels, Richard Patry est revenu sur l’accord historique signé avec Canal+ confortant le financement des films français jusqu’en 2032. Et dans ke cadre de la renégociation de la chronologie des médias il a rappelé que la Fédération revendiquera le maintien de la fenêtre de quatre mois pour les salles, socle du succès de la fréquentation. Point d’attention, le rachat de Warner par Paramount. Aux côtés de l’UNIC, la FNCF a obtenu des engagements de David Ellison. Parmi eux figurent, le maintien du nombre de films produits par chacune des deux entités avec au minimum 30 films par an, l'accès intégral au catalogue pour les salles ainsi que le respect de la chronologie des médias en place dans chacun des territoires européens. Autre élément positif, le Sommet Lumière qui a permis de réaffirmer la salle comme "le cœur battant de la création cinématographique".

TOUS DESTINÉS À VIVRE ENSEMBLE
Mais la grande priorité est d’apaiser les conflits au sein de la filière. Alors que les tensions entre exploitants et distributeurs mais aussi entre exploitants eux-mêmes, se sont intensifiées. Richard Patry a rappellé que tous sont destinés à vivre ensemble : "L’ennemi, ce n’est pas la salle voisine ni le distributeur". Il a invité à faire confiance au comité de concertation qui siège au CNC depuis mai 2025, défendant au passage vigoureusement le Centre qui s’apprête à fêter ses 80 ans en dénonçant tour à tout les projets de plafonnement des taxes affectées, les ponction sur les réserves, sans oublier les menaces de suppressions du Centre : une démarche jugée "absurde, contre-productive et dangereuse".

Un livre blanc est donc en préparation. Chaque exploitant sera appelé à défendre le rôle du CNC auprès de son député ou sénateur, dans le contexte des prochaines échéances électorales. Pour autant, soutenir le CNC n’empêche pas la critique. La Fédération demande ainsi un bilan "sans tabou" de la réforme de l’art et essai. "Il ne s'agit pas de refaire une nouvelle réforme ou d'avoir un droit d'inventaire systématique sur chacune d'entre elles, ni de critiquer pour critiquer, mais bien d'améliorer ce dispositif pour qu'il soit perçu comme plus équitable, mieux accepté, mieux compris et surtout conforme aux objectifs d'origine que vous y avez mis" a résumé Richard Patry.

Autre sujet majeur l’éducation au cinéma. Des avancées sont saluées : inscription dans les programmes, création d’un diplôme universitaire, meilleure reconnaissance des enseignants, revalorisation des coordinations par le CNC. Mais le gel de 17 M€ de reliquat du pass Culture suscite "inquiétude et stupeur".

GAËTAN BRUEL PRÔNE VIGILANCE ET MOBILISATION COLLECTIVE
Gaëtan Bruel, président du CNC lui a succédé rappelant d’entrée de jeu que "seule la diversité du cinéma peut lui permettre de conserver une place centrale dans nos territoires et dans nos vies". "Je viens cet après-midi avec trois messages simples. Nous avons d'abord des raisons de nous réjouir. Nous avons ensuite des raisons d'être vigilants. Et j'entends ici un certain nombre de messages que vous avez souhaité porter à l'occasion de ce Congrès. Enfin, et surtout, je crois que nous avons des raisons de rester mobilisés et peut-être de le faire d'une manière encore plus collective à la veille d'une année qui s'annonce cruciale.

Revenant sur le Sommet Lumière, il a tenu à préciser que le financement d’Iris, cette initiative internationale pour protéger les salles et les distributeurs indépendants là où ils sont menacés, serai assuré par l'action internationale du CNC, le ministère de la Culture et le Quai d'Orsay, et donc pas pris sur le soutien aux salles françaises. Il a également tenu à évoquer l’éducation au cinéma et à l'image. Dès cette année, le CNC a consacré 250 000 € de plus pour le réseau de salles engagée dans l'éducation aux images. Avec les collectivités, notamment avec la quasi-totalité des régions qui ont accepté d'entrer en partenariat renforcé, 1,2 M€ de financements nouveaux sont mobilisés pour l'éducation au cinéma et à l'image et pour la médiation dans les salles de cinéma. Et le Centre apporte  2,7 M€ de plus pour les DRAC, notamment pour Ma classe au cinéma.

Abordant le débat dégradé suite aux tensions entre exploitants et distributeurs, il a demandé plus d'écoute et de respect, souhaitant que tout problème soit signalé en premier au CNC ou à la médiatrice. Il a rappelé que comité de concertation avait  déjà fait trois recommandations et qu’une expérimentation sur l'exposition des films dans les petites salles va démarrer. Il a défendu la réforme du classement Art et Essai rappelant que les seuils d'accès n'ont pas changé, que 1 357 établissements ont été classés (un record) dont plus de 55 % en zone rurale ou dans une agglomération de moins de 20 000 habitants. Pour lui des ajustements restent possibles, sans renoncer au principe d'une aide sélective. Et la commission nationale d'appel examinera chaque cas "avec bienveillance".

Pour son président, même si CNC est de plus en plus contesté à l'approche d'échéances électorales majeures. « Il ne doit pas entrer dans la mêlée politique », mais la défense du cinéma a toujours fait l’objet d’un consensus transpartisan au service duquel les exploitants, proches des élus, ont un rôle à jouer. Il a conclu en rappelant « la force de notre modèle qui organise la solidarité entre les succès et la prise de risque entre les différents métiers de la filière, entre les œuvres et les lieux qui permettent de rencontrer le public. Dans un moment où il est de plus en plus contesté, nous avons la responsabilité de montrer par les faits ce que ce modèle permet. Ce qu'il permet, c'est de continuer à produire demain des films aussi ambitieux que La Bataille de Gaulle, aussi fédérateurs que Tomber du ciel, aussi singuliers que Notre salut. Et de donner sa chance au prochain film d'une autrice ou d'un auteur encore inconnu dont personne ne peut aujourd'hui prédire le succès ».

PAS D’INTRODUCTION DE CRITÈRES DE TAILLE DES SALLES DANS LE CLASSEMENT ART ET ESSAI
Lors des échanges qui ont suivi avec la salle le sujet de la réforme art et essai a été largement abordé. Olivier Aubry, pour la moyenne exploitation a évoqué le fait que les salles privées de la moyenne exploitation prennent de gros risques en programmant de l’art et essai, avec de petites équipes et sans budget d’animation. Certaines ont vu leurs aides baisser jusqu’à 50 % à travail égal, malgré des taux de programmation de 27 à 30 %. Beaucoup risquent de "jeter l’éponge". Mais pour Gaëtan Bruel, qui a des chiffres différents sous les yeux "il y a tous les cas de figure, et certains exploitants de la moyenne ont vu leur aide augmenter". Il a rappelé que le classement est une aide sélective aux critères évolutifs ; il ne peut pas être "l’instrument premier" pour compenser les difficultés économiques (baisse de fréquentation, hausse des charges, coût de l'énergie, concurrence). Il s’est dit prêt à revoir la composition des commissions, notant aussi qu’une typologie de salles de plus en plus large se dispute les mêmes films art et essai porteurs.

Au nom de l’Afcae, son président Guillaume Bachy a défendu une réforme "équilibrée", fruit d’un "travail de dentelle". Mais l’écrêtement est passé d’un peu plus de 5 % à 8,4 % et pourrait atteindre 11 % : les salles aujourd’hui non écrêtées devraient elles aussi y participer. Il a appellé à mieux valoriser le label 15-25, annonçant un webinaire de l’Afcae pour aider à remplir les dossiers. Réponse de Gaëtan Bruel : la question de l’écrêtement est "difficile et mérite d’être regardée, d’où la priorité donnée au renforcement du budget art et essai. En revanche, pas question de réserver le classement selon la taille des exploitants : le Conseil d’État, saisi en 2017 par des sociétés du groupe MK2, a jugé qu’il s’agit d’un dispositif culturel. Ce qui compte, ce n’est pas qui on est, c’est ce que l’on fait".

Pour Martin Bidou, coprésident du Scare les salles classées en catégorie C et D ont progressé, les A, B et E moins. Supprimer le non-écrêtement ferait « s’effondrer » de nombreuses salles vertueuses : la réforme est un compromis, il faut la préserver dans son ensemble. Réponse de Gaëtan Bruel : pas question de faire "un pas en avant, trois pas en arrière". La réforme peut être améliorée sans revenir en arrière, comme l’a montré une première correction.

Enfin Cédric Aubry, nouveau président du groupement de cinémas privés et indépendants Cinéo a évoqué une baisse de 22 % des aides art et essai pour les 721 salles de la composante associative. Pour Gaëtan Bruel, les chiffres du CNC font état d’une baisse de 8,5 % et non pas 22%. 28 cinémas Cinéo voient leur aide augmenter et 10, non classés en 2024, le sont en 2026. Aucune catégorie ne doit être stigmatisée.

Patrice Carré
© crédit photo : Patrice Carré


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