Cinéma

CONNeXT 2019 - Comment renforcer la position des salles de cinéma face aux plateformes ?

Date de publication : 10/10/2019 - 08:23

Deux tables rondes, aux titres évocateurs de "Make cinema great again" et "I have a dream", ont tenté de faire le point sur les grands enjeux du moment.

La première rencontre réunissait sur le plateau Philip Knatchbull, directeur de Curzon (leader de l’exploitation et de la distribution du cinéma indépendant au Royaume-Uni) ; Karin Beyens de Diaphana Distribution ; la directrice générale d’UniFrance Daniela Elstner ; Mike Goodridge du Festival de Macao ; et le producteur belge Kobe Van Steenberghe (A Team Productions).

Premier constat, le paysage a considérablement changé en trois ans avec le déploiement des plateformes. Face à des offres tarifaires tournant autour de 15 € par mois, le cinéma se doit de répondre avec des contenus très forts, mais pas seulement. Un défi qui concerne tous les pays européens. Il appartient à présent aux salles de se réinventer, en devenant des lieux de vie où les films sont le centre de véritables expériences collectives. Philip Knatchbull a ainsi cité les séances de Secret Cinema. Nées à Londres il y a cinq ans, elles consistent en des projections organisées dans des endroits révélés au dernier moment. Les  spectateurs doivent y assister en ayant revêtu une tenue en rapport avec le film. Car le fait de voir des œuvres en commun participe du lien social, au contraire de la solitude du visionnement sur une plateforme. Karin Beyens a expliqué qu’elle cherche des genres de films très différents, en espérant qu’ils arrivent à faire ressentir des émotions à des publics parfois très spécifiques.

Autre problématique, celle de la communication des salles sur les réseaux sociaux. Un exercice pas toujours facile à maîtriser sur le long terme en raison d’une certaine imprévisibilité, débouchant parfois sur de brusques retournements d’opinion. Par ailleurs, la grande difficulté est de faire exister des films simultanément sur plusieurs territoires où les sensibilités peuvent varier énormément. Si Girl de Lukas Dhont a été un gros succès en Belgique et en France, il n’en a pas été de même ailleurs en Europe.

Daniela Elstner a rappelé les spécificités du système français, des discussions étant en cours pour amener les grandes plateformes à contribuer financièrement à la création. Mais pour continuer à peser dans la filière, les salles doivent innover et pas seulement en termes d’équipement. L’exemple offert par la ville de Gand est à ce titre particulièrement parlant. Face à un Kinépolis qui vient de renforcer son espace de jeux vidéo pour attirer le jeune public, les rares salles art et essai que compte l’agglomération proposent certes des séances des midi, mais leurs cafés-restaurants n’ouvrent la plupart du temps qu’en soirée.

Le second panel était composé de Rikke Ennis de REinvent Studios (Copenhague), aux côtés de Marike Muselaers de Lumière Publishing, de Muriel Joly pour Under The Milky Way, et de Walter Iuzzolino, qui a lancé au Royaume-Uni Walter Presents, service de Vàd inclus dans l’offre de la plateforme de Channel 4. En bousculant le paysage audiovisuel mondial, les plateformes ont fait naître une offre qui ne fait que croître, et qui a besoin sans cesse de nouveaux talents et de concepts novateurs. Pour Walter Iuzzolino, "ces géants qui se battent sur le marché le font pour nous. Encore faut-il savoir en tirer avantage".

L’apparition des plateformes locales ou nationales comme Salto (un projet similaire étant en gestation en Flandre) peut-elle constituer de nouveaux débouchés pour le cinéma indépendant ? Selon Muriel Joly, le paradoxe est qu’elles ont avant tout besoin de contenus mainstream pour exister, et que les grandes plateformes globales sont en fin de compte plus intéressantes pour un tel cinéma. L’autre difficulté majeure est de faire exister les films sur ces services via du marketing digital car les algorithmes ne suffisent pas. "C’est un champ qui reste à explorer", a répété Rikke Ennis.

Quoi qu’il en soit, le digital a permis à des œuvres atypiques d’émerger. Des titres qui n’auraient sans doute pas été soutenus par leurs fonds culturels nationaux, mais se distinguent par une très grande créativité tant du point de vue artistique que de celui de leur production. Ils représentent un certain futur pour l’industrie du 7e art, laquelle se retrouve par ailleurs confrontée à une situation pour le moins étonnante. D’un côté, une distribution qui s’atomise de plus en plus, avec la multiplication de nouveaux acteurs de très petite taille, face à des plateformes géantes adossées à des grands groupes. Autre inconnue, Amazon et Apple vont-ils gagner face à Netflix ? Ces deux Gafa gagnent de l’argent avec leurs autres activités, contrairement au service de Reed Hastings qui finance ses contenus uniquement par de la dette. Jusqu’à quand ?

Ces deux tables rondes ont été complétées par des keynotes donnés par Philip Knatchbull, Rikke Ennis et la productrice exécutive de la NRK (Norsk Rikskringkasting - Société norvégienne de radiodiffusion), Marianne Furevold Boland. Productrice de Skam, celle-ci a expliqué comment elle a réussi à mobiliser son public cible, à savoir les jeunes adultes, la websérie ayant été ensuite adaptée dans huit pays différents à travers le monde. Le principe est de raconter la vie quotidienne d’adolescents de l’école Hartvig Nissen à Oslo, en abordant frontalement sexualité et déboires amoureux. Les spectateurs peuvent suivre les personnages de la série sur Instagram ou Facebook et rester en contact avec eux. Skam a connu un succès foudroyant immédiat, générant en moyenne la moitié du trafic sur le site de la NRK. Sa version franco-belge a été diffusée sur France.tv Slash à partir de février 2018.

Patrice Carré
© crédit photo : Patrice Carré


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